• La Haine

    Quatre-vingt-douze morts. C’est le dernier bilan des horribles attentats qui ont eu lieu avant-hier, le vendredi 22 juillet, à Oslo et dans l’île d'Utoeya, en Norvège. La riche et paisible Norvège, connue essentiellement pour ses fjords et pour les prix Nobel qu’on y décerne, y compris le prix Nobel de la paix...

     

    Une voiture piégée a d’abord provoqué d’énormes dégâts et fait plusieurs victimes au cœur de la capitale norvégienne. Puis, le carnage : un homme seul, une arme automatique, plus de quatre-vingt jeunes garçons et filles froidement abattus. Des jeunes de quatorze à dix-huit ans qui participaient à un camp de la Ligue des jeunes travaillistes dans une petite île paradisiaque, à une quarantaine de kilomètres d’Oslo.

     

    Anders Behring Breivik, lhomme de trente-deux ans soupçonné d’être l’auteur de ces attaques, est un Norvégien « de souche », un grand blond aux yeux bleus qui se décrit lui-même comme un célibataire « chrétien » et « conservateur », et qu’on dit proche des milieux d’extrême‑droite. Ironiquement, il est aussi directeur d’une ferme biologique, ce qui lui aurait permis d’acquérir… des engrais chimiques entrant dans la composition de sa bombe artisanale!

     

    Cette tragédie, qui n’est pas sans rappeler l’attentat meurtrier commis par Tim McVeigh à Oklahoma City, aux États-Unis, en 1995 (168 morts dans l’explosion d’un immeuble fédéral, dont plusieurs enfants d’une garderie), démontre une fois de plus que le terrorisme n’est pas l’apanage des islamistes intégristes et autres excités plus ou moins basanés. Cette fois-ci, c’est un « pur » fils de la Norvège qui s’en est pris à ses compatriotes, de même que McVeigh, proche, lui aussi, des milices d’extrême‑droite « libertariennes » et anti-étatiques qui sévissaient alors dans le Midwest des États-Unis, s’était attaqué aux siens à l’époque.

     

    Devant de telles atrocités, on songe à d’autres carnages survenus plus près de chez nous, encore douloureusement imprégnés dans nos mémoires – les attentats du 11 septembre 2001, bien sûr, mais aussi le massacre de Polytechnique, à Montréal, le 6 décembre 1989, qui a coûté la vie à quatorze jeunes femmes promises à un brillant avenir.

     

    Il faut être habité d’une haine immense, dévorante, viscérale pour commettre des actes aussi monstrueusement insensés. Haine des femmes pour Marc Lépine, l’auteur de la tuerie de Polytechnique. Haine de l’Occident pour les terroristes du 11 septembre. Haine de l’État, de la démocratie et de la société pour McVeigh et Breivik.

     

    Ces derniers ont un point en commun : c’est contre l’État – et au nom d’idées radicales de droite – qu’ils ont décidé de passer aux actes. Or, l’extrême‑droite est une idéologie fondamentalement antisociale, opposée à toute forme de partage ou de justice le moindrement organisés et réglementés. Le radicalisme de droite prône une forme de darwinisme social qui trahit à la fois une profonde méconnaissance de l’œuvre de Darwin, dont il ne retient que la caricature (la « survie du plus apte »), et un vertigineux mépris de la dignité humaine; un refus catégorique de reconnaître dans l’autre sa sœur ou son frère, son égal. Dans ce sens, la droite radicale, par son discours, ses prémisses et ses méthodes, est une violence en soi. Elle voit dans l’autre un moins qu’humain, un ennemi qu’il est permis d’abattre sans remords comme une perdrix égarée.

     

    La droite radicale, qui s’autoproclame volontiers « libertaire » ou « libertarienne », voire « anarchiste » ou « anarcho-capitaliste » – comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit de commun entre cette idéologie de requins et les nobles idéaux des Proudhon, Stirner, Kropotkine et Bakounine – prêche la haine dont elle se nourrit; la haine qui lui permet de grossir ses rangs. La haine dangereuse, explosive, génératrice de violence, de destructions et de meurtres. La haine des foules enragées qu’on excite contre un ennemi commun : juifs, arabes, noirs, tziganes, autochtones, homosexuels, bisexuels, transgenres, musulmans, végétariens, carnivores, buveurs, drogués, féministes, communistes, démocrates, intellectuels, artistes, anarchistes, syndicalistes, repris de justice, religieux, irréligieux, malades, handicapés, vieux, jeunes, petits, gros, pauvres, étrangers…

     

    On dira que la droite – fût-ce sa frange la plus radicale – n’a pas le monopole de l’intimidation ni de la haine, et qu’on tue aussi – qu’on a tué – au nom d’idéaux dits « de gauche » ou « de libération ». C’est vrai. Mais ces faits appartiennent surtout au passé; depuis la chute de l’Empire soviétique et la fin de la guerre froide, la plupart des potentats de gauche ont disparu ou ont considérablement adouci leur régime, comme on peut le constater en Chine et à Cuba. Dans les pays riches, la gauche s’est largement réorganisée dans la mouvance altermondialiste, excluant – pour l’instant, en tout cas – toute forme de violence terroriste et meurtrière; l’époque des brigades rouges semble bel et bien révolue. En revanche, la droite n’a cessé de prendre de l’ampleur et de gagner en influence au cours des vingt dernières années. La plupart des conflits qui ont éclaté pendant cette période ont été déclenchés ou favorisés par des gouvernements de droite, et la quasi totalité des attentats terroristes et autres crimes haineux – xénophobes, homophobes, etc. – ont été commis par des individus ou des groupuscules liés à l’extrême‑droite, ou encore à des courants ultra traditionalistes comme l’islamisme radical ou le fondamentalisme chrétien.

     

    Même au vingtième siècle, le plus sanguinaire des dictateurs « de gauche », Josef Staline, n’avait de « communiste » que le nom. Il s’est servi des idéaux et des codes du marxisme-léninisme pour imposer à l’Union soviétique une monarchie absolue sur laquelle il régnait sans partage. Son régime n’avait rien de commun avec le socialisme; il s’apparentait bien davantage au « national-socialisme » de Hitler ou aux dictatures des Mussolini, Salazar et Franco. Au Chili, le gouvernement socialiste de Salvador Allende, pacifique et démocratiquement élu, a été écrasé par le coup d’État de Pinochet, un dictateur d’extrême‑droite assoiffé de sang. Certes, on a aussi commis des crimes au nom du socialisme et du communisme; loin de moi l’idée de minimiser les souffrances qu’ont endurées les nombreuses victimes des régimes « communistes » de la sphère soviétique en Europe, de même que celles de la Révolution culturelle en Chine ou du castrisme à Cuba. Néanmoins, les tueries les plus massives – celles qui ont semé des cadavres par millions – ont été invariablement le fait de régimes autoritaires, se réclamant de valeurs chères à une certaine droite xénophobe et revancharde.

     

    L’esprit de revanche – ou de vengeance – est le lubrifiant du radicalisme de droite. La droite néolibérale classique se contente d’ignorer ceux et celles qu’elle considère comme des « perdants », la masse grandissante des laissés-pour-compte de la mondialisation. L’extrême‑droite, elle, carbure aux frustrations que ce système profondément injuste et inégalitaire ne peut manquer d’engendrer. Elle recrute au sein d’une jeunesse déboussolée, en mal de repères, qui veut croire à toute force aux mythes de l’ascension sociale et du succès, et qui cherche des boucs émissaires auxquels imputer sa déconfiture. L’extrémisme de droite idéalise le passé pour mieux stigmatiser le présent. Si les choses tournent mal, si l’économie bat de l’aile, si l’emploi se fait rare, c’est la faute de l’autre, toujours : de l’étranger voleur d’emplois; de la féministe, également voleuse d’emplois, qui refuse de rester dans sa cuisine à servir son seigneur et maître; de l’assisté social, de l’artiste ou du chercheur subventionnés qui vivent tous aux crochets de la société; de l’homosexuel ou du libertin qui remettent en question les fondements mêmes de la famille traditionnelle; et, surtout, des hommes et des femmes politiques qui oeuvrent dans le sens du progrès social – tout changement un tant soit peu significatif étant perçu comme une intolérable menace. Pour les extrémistes de droite, les impôts et les taxes sont toujours trop élevés, l’État trop interventionniste et ennemi de la liberté – à plus forte raison quand il se mêle de répartir à peu près équitablement les richesses du pays.

     

    Dans le cas du tueur norvégien, qui est passé aux aveux dans les heures qui ont suivi la tuerie, le symbole ne saurait être plus fort : voilà un homme jeune encore, au début de la trentaine, traditionaliste, fondamentaliste chrétien et ancien membre d’un groupe néonazi, qui assassine des dizaines d’adolescents idéalistes, liés au parti social-démocrate au pouvoir – en même temps qu’il s’en prend directement au gouvernement, puisque l’attentat d’Oslo visait le bureau du premier ministre, heureusement absent à ce moment-là, et le ministère des Finances. Il s’attaque donc à la fois à un gouvernement de gauche, perçu comme l’ennemi à abattre, et à l’avenir même de l’idéologie que représente ce gouvernement, en la personne de ses militants les plus jeunes et les plus enthousiastes. Pour en arriver là, il a fallu qu’il chosifie ces malheureux enfants; qu’il voie en eux non plus des êtres humains, mais des créatures incarnant le Mal absolu – le socialisme; le changement; le progrès.

     

    La haine que cultivent et nourrissent les franges les plus radicales de la droite, comme les animateurs de radios poubelles et autres commentateurs enragés qui sévissent dans les médias, consiste justement, dans une large mesure, à chosifier des tranches entières de la population. Par exemple, on dénigre régulièrement, sur toutes les tribunes, les immigrants et les assistés sociaux – les premiers parce qu’ils occupent des emplois qui échappent du même coup aux citoyens « de souche », les seconds parce qu’ils coûtent cher à l’État et contribuent ainsi à maintenir un niveau de taxation élevé. On se garde bien de préciser que les immigrants occupent souvent des emplois précaires et mal payés dont les « natifs » ne veulent pas – quand ils n’apportent pas au pays des compétences qui lui feraient autrement défaut – ou encore que l’aide sociale ne représente qu’une partie relativement modeste du budget de l’État et que le « secours » apporté à ses prestataires condamne ceux-ci à vivre dans une misère abjecte – sans grand espoir d’échapper à leur triste sort, faute d’opportunités à saisir. Au contraire, de plaisanteries lourdes en commentaires rageurs et méprisants, on transforme insidieusement ces groupes sans défense, dans la perception du public, en une race de sous-humains à peine dignes d’exister. La même recette a été appliquée avec succès aux syndicalistes, aux féministes, aux communistes, aux anarchistes et à beaucoup d’autres. C’est la mécanique même des génocides : d’abord réduire « l’ennemi » au rang de parasite et procéder ensuite à son extermination.

     

    Dans nos riches sociétés occidentales, démocratiques et libérales, où la liberté d’expression est scrupuleusement respectée – même et surtout celle des imbéciles – on a tendance à se croire à l’abri de tels massacres. Mais nos semeurs de haine ne sont pas moins dangereux que ceux d’autres pays où leurs mots d’ordre sont davantage suivis et instrumentalisés. Nous ne sommes pas à l’abri d’un cerveau fêlé, d’un Marc Lépine, d’un Anders Breivik qui se sent tout à coup investi d’une mission divine, et qui croit faire œuvre de prophylaxie sociale en exterminant ceux et celles qu’il refuse de considérer comme ses semblables.

     

    L’État démocratique a pour fonction première de veiller au bien-être et à la sécurité de la population, en assurant notamment le maintien d’une certaine équité sociale, et en réglementant les activités des uns et des autres de manière à ce qu’elles ne nuisent pas trop à leurs concitoyens. C’est loin d’être parfait, mais c’est encore le meilleur outil dont se soit dotée la civilisation occidentale pour œuvrer au mieux-être des peuples. Un État progressiste doit nécessairement tendre vers une société plus égalitaire, plus respectueuse des droits et de la dignité de chacun. Quiconque se proclame adversaire de ces idéaux se désigne, du même coup, comme ennemi du genre humain – de telles franges de l’humanité qu’il rejette en bloc et sans merci. La haine et le mépris sont le contraire de l’humanisme; ils nous ramènent à des temps barbares où l’on s’entretuait, trop souvent impunément, pour les motifs les plus futiles. Plus virulentes sont les vociférations de la droite populiste et anti-étatique, plus je tremble que d’autres Marc Lépine, d’autres Tim McVeigh ne prennent ces élucubrations au pied de la lettre et ne décident, à leur tour, de passer à l’action.

     

    La récente tragédie norvégienne doit agir sur nous comme un rappel de la fragilité des valeurs humanistes et des idéaux du progrès. À charge pour nous de les défendre contre les forces obscurantistes, toujours à l’œuvre, de la destruction et de la haine. Tâchons au moins de faire en sorte que ces enfants ne soient pas morts pour rien.

     


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