• Au début des années 1970, j'ai vécu avec ma famille à Yaoundé, au Cameroun.  Comme tous les coopérants, nous nous mêlions peu à la population locale, partagée entre le ressentiment envers ses anciens maîtres européens et la distance respectueuse que provoquent inévitablement les trop grands écarts de richesse.

    Le Cameroun était un pays très pauvre à cette époque ; on n'y avait pas encore découvert de pétrole et l'État était gangrené par la corrupton.  La ville grouillait de malheureux, pour la plupart handicapés, qui tendaient la main en psalmodiant "Allah karim", c'est-à-dire : "la charité au nom de Dieu".  Au début, on donne tant qu'on peut ; mais à la longue, on s'endurcit.  Parce que c'est un puits sans fond.  Et parce qu'il y a aussi de faux infirmes.

    Un jour, nous étions attablés à la terrasse des "Boucarous", l'un des meilleurs restaurants de la capitale, fréquenté surtout par des Blancs.  À une table voisine, un gros monsieur rougeaud à la mine patibulaire, seul, lisait un journal en fumant un énorme cigare.

    Ayant échappé à la vigilance des employés, un aveugle entreprit de faire le tour des tables et parvint à celle du liseur.  Quand il formula sa requête, l'homme fit la sourde oreille.  Le mendiant répéta, en haussant légèrement la voix : "Allah karim, cadeau!"

    C'est alors que le bouledogue, excédé, posa brusquement son journal et, avec un ricanement sadique, écrasa son mégot dans la main tendue.

    Je n'oublierai jamais les hurlements de douleur; l'odeur de chair grillée mêlée à celle, fétide, du mauvais tabac.

    Alertés par les cris, les garçons accoururent.  On chassa le mendiant, tandis que son bourreau s'éloignait en maugréant.

    On fêtait mes onze ans ce jour-là.  Pour la première fois, j'ai eu honte d'être blanc.

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