• La Bonne attitude

    pièce en un acte

     

    La Fonctionnaire (mi-trentaine, tenue sévère, visage impassible);

    la Demandeuse (fin cinquantaine, bien mise avec un brin d’excentricité, fébrile)

     

    L’action se déroule dans un bureau de l’assurance-chômage.  La fonctionnaire compulse des dossiers derrière les barreaux de son guichet, très absorbée par l’application frénétique de tampons encreurs sur des liasses de papiers.  Tout au long de son échange avec la demandeuse, elle prendra des notes avec férocité et les ajoutera au dossier étalé devant elle.

     

    La Demandeuse : Madame…  Madame!

     

    La Fonctionnaire (sans lever les yeux de ses paperasses) : Prenez un numéro : on vous appellera.

     

    La Demandeuse : Mais j’ai déjà pris un numéro!…  Il y a plus d’une heure que j’attends, et vous n’avez encore appelé personne!

     

    La Fonctionnaire (agacée) : Quel numéro avez-vous?…

     

    La Demandeuse : Le quarante-neuf.

     

    La Fonctionnaire : Vous êtes la prochaine.  Retournez vous asseoir, ça ne sera pas long.

     

    La Demandeuse : Retourner m’asseoir dans votre salle d’attente d’hôpital?…  Dans votre… antichambre de la mort?…  Il n’en est pas question!

     

    La Fonctionnaire : Comme vous voudrez.  (Elle se replonge dans son travail, sans plus prêter attention à la demandeuse qui, mal à l’aise, essaie de se donner une contenance.  Au bout d’un moment, la fonctionnaire assène un dernier coup de tampon encreur, plus sonore que les autres, puis range la liasse de papiers dans un épais dossier qu’elle emporte en coulisses.)

     

    La Demandeuse : Madame!…  Mad…  (Restée seule.)  Ah! ça, c’est trop fort!…  Elle est partie!…  Peut-être qu’elle ne m’a pas vue?…  Dans ce cas, elle a sûrement besoin de lunettes… ou alors, c’est moi qui suis devenue transparente!…  C’est un monde, quand même…

     

    La Fonctionnaire (revenant dans la salle, un mince dossier sous le bras) : Numéro quarante-neuf!

     

    La Demandeuse (se retournant) : Présente!

     

    La Fonctionnaire (haussant la voix) : Numéro quarante-neuf?…

     

    La Demandeuse (en aparté) : Ma parole, elle n’est pas seulement myope : elle est aussi dure d’oreille!…  (Elle agite frénétiquement les bras.)  Youhou!…  Madame la fonctionnaire!…  C’est ici!…  Je suis là!…  Le quarante-neuf, c’est moi!  (La fonctionnaire regarde la demandeuse avec un haussement d’épaules, et revient sans se hâter se placer derrière son guichet.)  Eh! bien, ce n’est pas trop tôt!…

     

    La Fonctionnaire (avec un soupir) : Que puis-je faire pour vous, aujourd’hui?…

     

    La Demandeuse : Toujours la même chose, vous le savez bien : je veux savoir où en est mon dossier!

     

    La Fonctionnaire : Votre dossier est en souffrance.

     

    La Demandeuse : Vraiment?!…  Et de quoi souffre-t-il?

     

    La Fonctionnaire : Ce n’est pas lui : c’est vous.

     

    La Demandeuse : Moi?!…  (Elle se tâte.)  Mais je ne suis pas souffrante!  Je n’ai mal nulle part!…  De quoi parlez-vous?

     

    La Fonctionnaire : Vous n’avez pas la bonne attitude.

     

    La Demandeuse : Pas la bonne attitude?…  Qu’est-ce que ça veut dire, pas la bonne attitude?…  Je ne suis pas assez lèche-cul pour vous?…  Déculottez-vous, madame, on verra ensuite si je peux vous être utile à quelque chose!

     

    La Fonctionnaire (glaciale) : Le Ministère n’est pas convaincu que vous êtes vraiment intéressée à obtenir un emploi.

     

    La Demandeuse : Le Ministère?…  Qui c’est, ça, « le Ministère »?…  On peut le rencontrer?…  Y a-t-il moyen de lui parler?…  Et pourquoi cet imbécile n’est-il pas convaincu que je désire obtenir un emploi?…  Mais je le désire plus que tout, cet emploi, moi!…  Plus que la vie même; tenez, presque autant que… — non, vous ne comprendriez pas…  Un emploi!…  Mais c’est ma seule raison de vivre, ma chère madame!…  La seule, n’en doutez pas!

     

    La Fonctionnaire : Vous ne correspondez à aucun profil d’emploi répertorié.

     

    La Demandeuse : Pourtant, madame, j’ai travaillé toute ma vie, je vous l’assure!…  J’ai eu mes enfants très jeune…  Vous avez des enfants, madame la fonctionnaire?…  Non?…  Bon, ça ne fait rien; mais si vous aviez eu des enfants, vous sauriez que…

     

    La Fonctionnaire (l’interrompant sèchement) : Le Ministère ne s’intéresse pas à votre vie privée.  Seules sont prises en compte les données de votre dossier d’emploi.

     

    La Demandeuse : Eh! bien, le Ministère a tort!…  Élever des enfants, ce n’est pas un emploi, peut-être?…  Les allaiter, les bichonner, les langer, les consoler la nuit quand ils ont un gros chagrin…

     

    La Fonctionnaire : Le Ministère ne s’intéresse pas à votre vie privée.  Seules sont prises en compte les données…

     

    La Demandeuse : …De mon dossier d’emploi, je sais!…  Mais vous avez grand tort, décidément, de ne vous intéresser qu’à lui : il ne dit pas grand chose de ma vie, mon dossier d’emploi, savez-vous!…  Il ne dit rien de qui je suis vraiment : j’ai été serveuse, réceptionniste, vendeuse itinérante, femme de ménage, concierge, téléphoniste, plongeuse, danseuse du ventre, jongleuse dans un cirque…  Des mots, tout ça!…  Rien que des mots!

     

    La Fonctionnaire (feuilletant le dossier avec dédain) : Je vois ici que vous avez fait du… théâtre?

     

    La Demandeuse : Si j’ai fait du théâtre!…  Mais, ma chère madame, je n’ai vécu que pour le théâtre!…  Vous connaissez Shakespeare?  To be or not to be : « Être ou ne pas être »…  Me demander si je fais du théâtre, c’est me demander si j’existe!…  Le théâtre, c’est ma passion, dans tous les sens du terme : c’est l’amour fou et le chemin de croix, c’est mon supplice et mon orgasme…  D’ailleurs, on ne fait pas du théâtre, madame la fonctionnaire : c’est le théâtre qui vous « fait ».  On entre là-dedans comme en religion : c’est une vocation, c’est une ascèse, c’est un sacerdoce!…  Ah! le théâtre!…

     

    La Fonctionnaire : Si vous êtes actrice, vous pouvez sûrement obtenir un emploi.

     

    La Demandeuse (pleine d’espoir) : Vraiment?…  Vous connaissez un metteur en scène qui cherche une comédienne sur le retour pour jouer un rôle de mère?  Donnez-moi vite son nom, que je l’appelle sur l’heure : ne cherchez plus, cher maître, je suis là!…

     

    La Fonctionnaire : Le Ministère n’est pas une agence d’artistes.  Il y a des impresarios pour ça.

     

    La Demandeuse : Des impresarios…  Mon dernier m’a laissée tomber comme une vieille chaussette il y a trois ans, à la veille de Noël, et depuis…

     

    La Fonctionnaire : Le Ministère ne peut en aucun cas être tenu responsable de l’inemployabilité des demandeurs.

     

    La Demandeuse : « Inemployabilité… »  Quel mot cruel, et comme il décrit bien la situation d’une comédienne vieillissante…  « Inemployabilité » : c’est un mot qui claque comme un fouet, comme une condamnation sans appel…

     

    La Fonctionnaire : Si vous ne correspondez pas aux exigences de l’emploi, perfectionnez-vous ou recyclez-vous dans un autre secteur d’employabilité.

     

    La Demandeuse : Me perfectionner…  Me recycler…  Vous ne m’avez pas bien regardée, madame la fonctionnaire : j’aurai bientôt soixante ans!…  Vous croyez que c’est un âge où l’on peut entreprendre une nouvelle carrière?

     

    La Fonctionnaire : C’est bien ce que je disais : vous n’avez pas la bonne attitude.

     

    La Demandeuse : Pas la bonne attitude…  Eh! bien, expliquez-moi, madame la fonctionnaire!…  Dites-moi ce que je dois faire pour avoir la bonne attitude…  Expliquez-moi au juste ce que le Ministère attend de moi!

     

    La Fonctionnaire : Le Ministère n’attend rien de vous : c’est vous qui attendez tout de lui.  La demandeuse, c’est vous.

     

    La Demandeuse : Mais je n’ai pas la bonne attitude…

     

    La Fonctionnaire : Voilà : c’est tout le problème.

     

    La Demandeuse : Très bien…  Les problèmes sont faits pour être réglés, pas vrai?…

     

    La Fonctionnaire : Cela dépend entièrement de vous.

     

    La Demandeuse (pour elle-même) : All the world’s a stage…

     

    La Fonctionnaire : Pardon?

     

    La Demandeuse : « Le monde entier est une scène de théâtre » : c’est du Shakespeare, encore…

     

    La Fonctionnaire : Vous n’êtes pas au théâtre, ici : vous êtes dans la réalité.

     

    La Demandeuse : Vous croyez, vraiment?…  Que savez-vous de la réalité, madame la fonctionnaire?…  Et que savez-vous du théâtre?…  Vous croyez que c’est réel, tout ça?…  Ce décor, cette mise en scène, ces conventions…  Vous croyez vivre dans la réalité?…  Mais non, ma petite dame, détrompez-vous : nous avons tous un rôle à jouer dans cette mauvaise pièce, et vous me paraissez maîtriser le vôtre à la perfection!  Alors, de grâce, donnez-moi vite mes répliques, que je puisse jouer sur la même scène que vous!…  Une fois pour toutes, dites-moi quel est mon rôle!…

     

    La Fonctionnaire : Madame, je vous ai dit que votre dossier était en souffrance; c’est malheureusement tout ce que j’ai à vous dire pour le moment.  Maintenant, si vous n’avez plus d’autres questions, je vous conseille de rentrer chez vous.  J’ai du travail, moi : je n’ai pas le temps de « jouer », comme vous dites.  L’un de nos agents vous rappellera s’il y a du nouveau.  (Elle s’apprête à refermer le dossier.)

     

    La Demandeuse : Eh! là!…  Pas si vite!…  Et moi, là-dedans?…  Qu’est-ce que je vais devenir?…  Y avez-vous pensé?

     

    La Fonctionnaire (surprise) : Que voulez-vous dire?…

     

    La Demandeuse : Penser : appliquer son intelligence à une activité purement abstraite, qui consiste essentiellement à débroussailler la jungle de nos impressions et de nos émotions pour mieux embrasser la réalité dans son ensemble.

     

    La Fonctionnaire : Je vous prie de garder vos sarcasmes pour vous.  Je ne suis pas payée pour penser, mais pour appliquer les directives du Ministère.  Et je ne vois pas l’utilité pour moi d’embrasser votre réalité : la mienne me suffit.

     

    La Demandeuse : Eh! bien, ça explique pas mal de choses!…  Si vous vous contentez de cette réalité de carton-pâte, je ne m’étonne plus que vous ayez l’air aussi blasée à votre âge!…

     

    La Fonctionnaire : Vos sarcasmes coulent comme mon indifférence sur le dos de votre canard.  Si vous avez une réclamation à adresser…

     

    La Demandeuse : Mais enfin, madame la fonctionnaire…  Je me tue à vous dire que je suis sans ressources, à la dernière extrémité, sans rien à manger depuis des jours…

     

    La Fonctionnaire : Votre mari peut vous faire vivre.

     

    La Demandeuse : Ha!…  Mon mari!…  Il est parti chercher des allumettes il y a vingt ans, et il n’est pas encore rentré!

     

    La Fonctionnaire : D’après nos dossiers, pourtant, vous n’êtes pas divorcée.

     

    La Demandeuse : Divorcer!…  Et comment?…  Je viens de vous dire que mon mari a disparu sans laisser d’adresse!…  On ne peut pas divorcer d’un fantôme!

     

    La Fonctionnaire : Vos enfants sont adultes.

     

    La Demandeuse : J’ai un fils de vingt-cinq ans : il chante dans un groupe punk et vit de l’air du temps dans un squat, avec quatorze de ses amis tout aussi fauchés que lui…  Quant à ma fille…  elle ne m’a plus donné signe de vie depuis cinq ans : depuis qu’elle est entrée dans la secte des Enfants de Dieu…  Elle aura vingt-huit ans dans trois jours…

     

    La Fonctionnaire : Vous n’avez pas de la famille proche, des amis qui pourraient vous aider?

     

    La Demandeuse : Mes parents sont morts, et le reste de la famille m’a reniée depuis longtemps : pensez, une comédienne, une saltimbanque!…  Dans une famille d’ultra cathos qui comptait trois curés, un évêque et je ne sais plus combien de bonnes sœurs!…  Sacrilège!…  Brebis galeuse!…  Suppôt de Satan!…  Mouton noir!…  Quant à mes amis, ils font ce qu’ils peuvent pour m’aider, mais ce sont tous des artistes : par conséquent, ils ne sont pas plus riches que moi…

     

    La Fonctionnaire : Vous auriez dû mieux surveiller vos fréquentations et celles de vos enfants.

     

    La Demandeuse : Dites donc, ma petite dame, qu’est-ce que ça veut dire, « surveiller mes fréquentations »?…  Nous sommes dans un pays libre, que je sache : j’ai quand même droit à ma vie privée!…

     

    La Fonctionnaire : Quand on vit aux crochets des autres, on n’a pas de droits : seulement des obligations.

     

    La Demandeuse (estomaquée) : Attention à ce que vous dites, madame la fonctionnaire : je pourrais porter plainte contre vous pour langage abusif!

     

    La Fonctionnaire : Page trois cent quatre-vingt-onze du manuel.

     

    La Demandeuse : Pardon?…

     

    La Fonctionnaire (prenant un gros ouvrage derrière elle et le brandissant, ouvert, sous le nez de la demandeuse) : Regardez : c’est écrit là, en haut de la page.  « Quand on vit aux crochets des autres… »

     

    La Demandeuse : « …On n’a pas de droits : seulement des obligations. »  Et c’est signé…

     

    La Fonctionnaire (yeux mi-clos, avec une ferveur quasi religieuse) : Joseph K., sous-ministre adjoint à la répression des fraudes du public.

     

    La Demandeuse : Mais ce n’est pas un article réglementaire!…  Seulement une citation en tête de chapitre!

     

    La Fonctionnaire : Et alors?  C’est la même chose.  Songez que ça vient de notre sous-ministre adjoint…

     

    La Demandeuse : …À la fraude publique, je sais…

     

    La Fonctionnaire : Toujours vos sarcasmes.

     

    La Demandeuse : Madame, une vie de dur labeur m’a donné droit au sarcasme devant l’iniquité…  Quant à votre sous-ministre adjoint, c’est un goujat et un abruti!…

     

    La Fonctionnaire (choquée) : Oh!…

     

    La Demandeuse : Saviez-vous, madame la fonctionnaire, que la pauvreté n’est pas un vice, et que personne ne l’a choisie?…  Et puis, je ne vois pas en quoi votre citation débile peut s’appliquer à mon cas : j’ai payé mes impôts et j’ai cotisé à la caisse d’assurance-chômage toute ma vie, moi, madame!…  Cet argent que j’ai investi m’appartient, j’y ai droit!…  Vous ne pouvez pas me retirer ce droit!…

     

    La Fonctionnaire : Vous n’avez pas commencé à cotiser avant l’âge de trente-cinq ans.

     

    La Demandeuse : De vingt à trente-cinq ans, j’ai fait du théâtre et des enfants…  J’ai occupé simultanément deux emplois à plein temps : est-ce ma faute si votre Ministère n’en reconnaissait aucun des deux?…  Si j’avais pu cotiser, je l’aurais fait; mais avec quel argent, dites-moi?…  J’ai crevé de faim pendant toutes ces années-là…

     

    La Fonctionnaire : Je vous l’ai déjà dit : le Ministère ne s’intéresse pas à votre vie privée.  Mais nous aidons en priorité les demandeurs qui ont les meilleures chances d’obtenir un emploi à long terme.  Vous n’appartenez pas à cette catégorie de demandeurs d’emploi.

     

    La Demandeuse : Je m’en fiche!…  Je veux mes prestations d’assurance-chômage!…  J’y ai droit!

     

    La Fonctionnaire : En tant qu’artiste, vous avez le statut de pigiste : vous n’êtes donc pas admissible aux prestations.

     

    La Demandeuse : J’ai pourtant travaillé ces six derniers mois…

     

    La Fonctionnaire : …Comme préposée à l’entretien des cageots à légumes, je sais.  Six mois tout juste : le minimum.

     

    La Demandeuse : L’emploi est saisonnier…  J’ai dépanné des copains, et ils m’ont dépannée en retour…

     

    La Fonctionnaire : C’est bien ce que je pensais : ce n’était pas vraiment un emploi sérieux.

     

    La Demandeuse : Pas sérieux?!…  Regardez mes mains, madame la fonctionnaire : osez me dire que ces mains-là n’ont pas souffert pour gagner leur pain!…

     

    La Fonctionnaire : L’état de vos mains n’est pas pertinent au dossier.  Maintenant, si vous avez fini…

     

    La Demandeuse : Mais enfin, comment puis-je vous atteindre?…  N’êtes-vous pas une femme?!…  Vous n’avez donc rien d’humain?!

     

    La Fonctionnaire (piquée) : Ah! surveillez votre langage, madame : votre statut de demandeuse ne vous donne pas le droit de m’insulter!

     

    La Demandeuse : Tiens!…  C’est bien la première fois que je vous vois réagir normalement…

     

    La Fonctionnaire : Je réagis « normalement » à toutes les situations, madame, pour la bonne raison que mes réactions sont toutes normalisées : tout a été prévu dans le manuel de l’agent.  Rien de ce que je vous dis ne vient de moi : tout est écrit là.

     

    La Demandeuse : Eh! bien madame la fonctionnaire « normalisée », regardez-moi : que voyez-vous?

     

    La Fonctionnaire : Une demandeuse d’emploi de catégorie E-L, c’est-à-dire, à employabilité limitée.  Dossier en souffrance numéro trois cent quatre-vingt-douze « C ».

     

    La Demandeuse : Je ne suis pas un numéro : je suis une femme!…  Une femme pareille à vous, madame la fonctionnaire!…  Une vieille femme fatiguée, usée par l’existence, qui a travaillé dur toute sa vie pour des salaires infinitésimaux et une reconnaissance minimale…

     

    La Fonctionnaire : Le Ministère n’y peut rien, si vous n’avez pas su gérer convenablement votre cheminement de carrière…

     

    La Demandeuse : Ah! mais je ne me plains pas!…  N’allez pas croire!…  Ma carrière d’actrice m’a apporté son lot de frustrations et de désillusions, mais j’ai parfois donné du bonheur aux gens… et ça, rien ni personne ne pourra me l’enlever!…  Toutes ces années de travail acharné, tous les efforts que j’ai investis valaient bien ces quelques instants de pure magie!

     

    La Fonctionnaire : Des efforts?  Quels efforts?  Personnellement, j’ai déjà vu des artistes chanter, danser, jouer la comédie, faire les clowns, mais je n’en ai encore jamais vu travailler.

     

    La Demandeuse : Je suis muette d’admiration devant l’étendue de votre ignorance!…

     

    La Fonctionnaire : Madame, je suis désolée d’avoir à vous le dire, mais vous êtes désagréable et mal élevée.  Vous venez ici tous les jours, vous embêtez tout le monde avec vos histoires sans queue ni tête, et votre dossier n’avance pas.  Laissez-nous faire notre travail en paix.

     

    La Demandeuse : C’est dans le manuel, ça aussi?…

     

    La Fonctionnaire : Page huit cent soixante-seize, paragraphes dix et douze : « Cas problèmes ».  Voulez-vous vérifier?

     

    La Demandeuse : Pas la peine, je vous crois sur parole… mais j’aimerais bien savoir en quoi je suis un cas problème?…  J’ai fait mes six mois, non?…  Comme un bon forçat : j’ai payé ma dette à la société!…

     

    La Fonctionnaire : Je vous l’ai dit, quel est votre problème.

     

    La Demandeuse : Ah! oui, mon attitude!…  Vous n’avez pas honte de jouer les fachos en faisant la morale aux gens de cette façon?…  Qu’est-ce que vous lui trouvez, à la fin, à mon attitude?!…

     

    La Fonctionnaire : Votre attitude est non-conforme aux exigences minimales du Ministère.

     

    La Demandeuse : Oh! mais vous m’agacez!…  De quel droit me faites-vous la leçon?…  Savez-vous, madame la fonctionnaire, que je pourrais être votre mère?…

     

    La Fonctionnaire : Ça m’étonnerait : ma mère est morte il y a cinq ans.

     

    La Demandeuse : Condoléances…

     

    La Fonctionnaire : Pas de quoi.  Avez-vous fini?

     

    La Demandeuse : Au contraire, je ne fais que commencer, j’en ai peur…

     

    La Fonctionnaire (résignée) : Bon!…  Que voulez-vous savoir, encore?…

     

    La Demandeuse : Je veux savoir ce que j’ai pu dire ou faire qui vous a tellement déplu…  Je veux savoir pourquoi je suis blacklistée!

     

    La Fonctionnaire : Pas « blacklistée » : en souffrance, catégorie E-L.

     

    La Demandeuse : Qu’est-ce que ça signifie, « en souffrance »?

     

    La Fonctionnaire : Ça signifie que l’étude de votre dossier a été temporairement suspendue, en attendant un complément d'enquête.

     

    La Demandeuse : Et quand doit-il être complété, ce « complément d’enquête »?…

     

    La Fonctionnaire : Dans un délai de six mois à un an.

     

    La Demandeuse (catastrophée) : Six mois à un an!…  Mais c’est… une éternité!

     

    La Fonctionnaire (ironique) : Oui, je sais, c’est un long processus.  Mais en attendant, vous pouvez toujours vous adresser à l’assistance sociale.

     

    La Demandeuse : L’assistance sociale?…  Je suis allée les voir une fois, il y a trois ans…

     

    La Fonctionnaire : Et alors?

     

    La Demandeuse : Alors, ils m’ont répondu qu’en tant que pigiste, je n’avais pas droit à leurs prestations de survie minimale!

     

    La Fonctionnaire : Si vous êtes pigiste pour eux, vous ne l’êtes pas moins pour nous.

     

    La Demandeuse : Vous ne comprenez donc pas que ma carrière d’actrice est pratiquement terminée?…  La dernière fois que je suis montée sur scène, c’était il y a deux ans, et encore, dans un spectacle autogéré qui ne m’a pas rapporté un sou!…

     

    La Fonctionnaire : Il faut savoir regarder les choses en face : si personne ne vous engage dans votre branche d’activité, ça signifie sans doute que vous ne possédez pas les qualifications requises.

     

    La Demandeuse : Vous prenez vraiment plaisir à humilier les gens, vous!…

     

    La Fonctionnaire : Madame, la notion de « plaisir » ne fait pas partie de mes attributions.

     

    La Demandeuse : Ça se voit!…  Mais vous n’y êtes pas du tout : j’ai été une actrice célèbre, figurez-vous!…

     

    La Fonctionnaire : C’est drôle, je ne vous ai jamais vue à la télévision.

     

    La Demandeuse : Vous n’allez donc jamais au théâtre, madame la fonctionnaire?…

     

    La Fonctionnaire : Jamais.  Je n’en vois pas l’utilité.

     

    La Demandeuse : Et c’est moi que vous trouvez vulgaire!…

     

    La Fonctionnaire : Pas vulgaire : non conforme.  Votre langage est déplacé.

     

    La Demandeuse : Par exemple?…

     

    La Fonctionnaire : Je ne suis pas censée vous donner des exemples : c’est confidentiel.  Mais j’ai tout noté au dossier.

     

    La Demandeuse : Mais c’est ignoble!…

     

    La Fonctionnaire (ajoutant une note au dossier) : Vous voyez?  C’est un exemple.

     

    La Demandeuse : À ce compte-là, je ne vois pas bien qui pourrait trouver grâce à vos yeux…

     

    La Fonctionnaire : Tout le monde n’est pas comme vous, heureusement.

     

    La Demandeuse : Vous voulez dire que les autres se laissent tondre sans réagir?!…

     

    La Fonctionnaire : Encore des sarcasmes?

     

    La Demandeuse : Je le vois bien que vous n’aimez pas beaucoup mon esprit caustique, madame la fonctionnaire!…  Mais ce n’est pas une raison pour…

     

    La Fonctionnaire (l’interrompant sèchement) : Madame, ce que j’aime ou n’aime pas n’est absolument pas pertinent à l’étude de votre dossier.  Mais puisque vous insistez, je vais quand même vous le dire : je n’aime pas votre façon de m’appeler constamment « madame la fonctionnaire ».  J’ai un nom, moi aussi : je m’appelle…

     

    La Demandeuse : …Le Ministère, je sais!…

     

    La Fonctionnaire (ajoutant une nouvelle note au dossier) : Encore un exemple.

     

    La Demandeuse : Je n’y peux rien, si vous n’avez aucun sens de l’humour…

     

    La Fonctionnaire : Je n’ai rien contre l’humour, mais j’accepte difficilement que vous veniez ici pour insulter le Ministère.

     

    La Demandeuse : Moi, j’ai insulté le Ministère?…

     

    La Fonctionnaire : Vous l’avez traité d’imbécile, et aussi de « fasciste » : langage typique d’un esprit infantile qui n’aspire qu’à plonger la société dans le chaos.  Vous avez aussi injurié notre vénéré sous-ministre adjoint…

     

    La Demandeuse : …À la répression du public!…  Est-ce tout?…

     

    La Fonctionnaire : Vous avez même tenté de me soudoyer en me faisant des avances d’ordre sexuel.

     

    La Demandeuse (pouffant) : Parce que je vous ai dit de vous déculotter?!…  Mais vous êtes folle!…  Cette femme est folle!…

     

    La Fonctionnaire : Toute agression verbale ou physique contre les personnes à l’emploi du Ministère doit être notée au dossier du demandeur qui s’est rendu coupable de ladite agression.

     

    La Demandeuse : Mais enfin, madame la fonctionnaire, c’était une façon de parler!…  Vous n’avez pas vraiment cru que je voulais vous…  Oh! mais c’est une maison de fous, ici!

     

    La Fonctionnaire (écrivant toujours) : Vous venez encore d’insulter le Ministère.

     

    La Demandeuse : Alors, on ne peut rien vous dire, à vous?…

     

    La Fonctionnaire : Je suis là pour répondre aux questions des demandeurs qui sont pertinentes à leur dossier, pas pour écouter les élucubrations d’une…

     

    La Demandeuse : …D’une?…

     

    La Fonctionnaire : D’une demandeuse de catégorie E-L dont le dossier est en souffrance.

     

    La Demandeuse : Il n’est pas seul à souffrir, mon dossier : je souffre aussi, savez-vous?…

     

    La Fonctionnaire : Si vous êtes souffrante, il y a des hôpitaux pour ça.  Et c’est gratuit.

     

    La Demandeuse : Les hôpitaux ne donnent pas à manger aux miséreux!…

     

    La Fonctionnaire : Il y a les soupes populaires, les banques alimentaires…

     

    La Demandeuse : …Et les hôpitaux ne paieront pas mon loyer!…

     

    La Fonctionnaire : Le Ministère n’a jamais eu pour fonction de loger les demandeurs.  Si le coût de votre loyer est trop élevé pour vos moyens, déménagez!

     

    La Demandeuse : Déménager?…  Et comment?…  J’habite le même logement depuis quinze ans, et je ne paie que deux cent dollars par mois : vous connaissez moins cher, vous?…

     

    La Fonctionnaire : Tout le monde est capable de trouver deux cent dollars par mois.

     

    La Demandeuse : Et que croyez-vous que je suis en train de faire, en ce moment?…

     

    La Fonctionnaire : Vous me faites perdre mon temps.  Et j’ai du travail.

     

    La Demandeuse : Désolée d’accaparer votre précieux temps, madame la fonctionnaire, mais sachez bien que je ne partirai pas d’ici avant d’avoir obtenu les réponses que j’attends!…

     

    La Fonctionnaire : Quelles réponses?  J’ai déjà répondu à toutes vos questions.

     

    La Demandeuse : Vous répondez à côté!…  Vous vous fichez du monde!…

     

    La Fonctionnaire : C’est vous qui persistez à ne pas comprendre.  Vous faites preuve de mauvaise foi.  C’est navrant.

     

    La Demandeuse : Toujours mon attitude?!…

     

    La Fonctionnaire : Voilà.

     

    La Demandeuse : Vous n’avez pas le droit de manipuler ainsi les gens!…  C’est du pur nazisme!…

     

    La Fonctionnaire (écrivant) : Encore des insultes.

     

    La Demandeuse : Vous pouvez ajouter toutes les notes que vous voudrez à mon dossier, mais vous ne m’empêcherez pas de vous dire ce que j’ai sur le cœur!…

     

    La Fonctionnaire : Je ne suis pas payée pour écouter vos états d’âme.

     

    La Demandeuse : Vous êtes payée pour quoi, au juste?…  Et par qui?…

     

    La Fonctionnaire : Je suis payée par le Ministère pour répondre aux questions des demandeurs… quand elles sont pertinentes à leur dossier.

     

    La Demandeuse : Vous êtes payée par le Ministère, sans doute, mais avec l’argent des contribuables!…  De simples citoyens, comme moi, qui sont écrasés d’impôts pour faire vivre grassement des parasites tels que vous!…

     

    La Fonctionnaire : Madame, je ne vous permets pas…

     

    La Demandeuse : Vous ne me permettez pas?!…  Vous ne me permettez pas?!…  Quelle permission avez-vous donc à me donner, madame la fonctionnaire?…  Et puisque vous prétendez parler au nom du Ministère, pourquoi ne pourrais-je pas, moi, parler au nom du peuple!…

     

    La Fonctionnaire : Au nom du peuple, vous?  Laissez-moi rire!

     

    La Demandeuse : Eh! bien, riez!…  Vous voyez, vous n’en êtes même pas capable!…

     

    La Fonctionnaire (exaspérée) : Mais enfin, qu’attendez-vous de moi exactement, madame…  Madame?…

     

    La Demandeuse (goguenarde) : …Madame la demandeuse de catégorie E-L, dossier en souffrance numéro trois cent quatre-vingt-douze « D »!…

     

    La Fonctionnaire : « C ».

     

    La Demandeuse : Plaît-il?…

     

    La Fonctionnaire : Votre dossier porte le numéro trois cent quatre-vingt-douze « C ».  Il est célèbre dans toute la division.

     

    La Demandeuse : Voilà au moins un endroit où l’on ne m’a pas oubliée…

     

    La Fonctionnaire : Est-ce un autre de vos sarcasmes?

     

    La Demandeuse : Madame la fonctionnaire, vous ne répondez pas à mes questions!…  Je veux savoir pourquoi vous bloquez systématiquement mon dossier depuis deux mois!…  Je veux que vous me disiez pour quelle raison vous refusez de me verser les prestations auxquelles j’ai droit!…

     

    La Fonctionnaire (soupirant) : Mais je vous ai déjà tout dit : votre dossier est en souffrance.  Dès que l’enquête sera complétée, l’un de nos agents communiquera avec vous.  Voilà toute l’histoire, et je ne vois vraiment pas ce que je pourrais y rajouter.

     

    La Demandeuse (pour elle-même) : « C’est une histoire pleine de bruit et de fureur, contée par un idiot… »

     

    La Fonctionnaire : Je vous demande pardon?…

     

    La Demandeuse : C’est encore du Shakespeare; laissez…  Nous ne parlons manifestement pas la même langue, vous et moi!…

     

    La Fonctionnaire : Voilà enfin une parole sensée.

     

    La Demandeuse : Tout ça ne me dit pas ce que vous avez contre moi!…

     

    La Fonctionnaire : Croyez bien que je n’ai rien contre vous personnellement.  Puisque vous tenez tant à le savoir, vous m’êtes très antipathique, en effet, mais ce n’est pas pour cette raison que votre dossier n’avance pas.

     

    La Demandeuse : Ah! non?…  Et pourquoi donc?…

     

    La Fonctionnaire : Je vous l’ai déjà dit cent fois : le Ministère n’est pas convaincu que vous soyez vraiment intéressée à obtenir un emploi.  Votre attitude générale…

     

    La Demandeuse : Encore?!…  Ça n’en finira donc jamais!

     

    La Fonctionnaire : …Votre attitude est hostile.  Vous ne coopérez pas avec le Ministère.  De plus…

     

    La Demandeuse : De plus?…

     

    La Fonctionnaire : Votre dernier employeur fait l’objet d’une enquête.

     

    La Demandeuse : Une enquête?!…  À quel propos?…

     

    La Fonctionnaire : Ce renseignement est confidentiel.

     

    La Demandeuse : Ah! non!…  C’est trop commode!…  Je veux savoir ce que vous reprochez à ce pauvre Nicolas!

     

    La Fonctionnaire : Désolée : c’est de la régie interne, je ne peux rien vous dire d’autre.  Mais vous le saurez bien assez tôt.

     

    La Demandeuse : Vous voyez bien que vous répondez toujours à côté de la question!…

     

    La Fonctionnaire : Je vous ai communiqué tous les renseignements que j’étais autorisée à vous donner.  À votre insistance, je vous ai même dévoilé le contenu des notes que j’avais ajoutées à votre dossier, alors que rien dans le manuel ne m’obligeait à le faire.  J’estime que je me suis montrée suffisamment patiente avec vous.  Maintenant, je vous prie de cesser de m’importuner et de rentrer tranquillement chez vous.

     

    La Demandeuse : Écoutez-moi bien, madame la fonctionnaire : je connais Nicolas depuis toujours, et c’est l’homme le plus honnête, travailleur, bon et généreux que j’aie jamais rencontré…  Sa terre suffit à peine à faire vivre sa famille, et pourtant, il n’a pas hésité à se priver lui-même pour m’offrir cet emploi, simplement par amitié…  Alors, si j’apprends que vous lui avez fait des misères à cause de moi…

     

    La Fonctionnaire : Attention à ce que vous allez dire!

     

    La Demandeuse : …Vous allez le regretter!

     

    La Fonctionnaire (écrivant) : Est-ce une menace?

     

    La Demandeuse : Non!…  C’est une promesse!…

     

    La Fonctionnaire : Et si le Ministère découvrait, par exemple, que votre ami a falsifié des documents?

     

    La Demandeuse : Qu’essayez-vous d’insinuer?…

     

    La Fonctionnaire : Je n’insinue rien, madame la demandeuse d’emploi de catégorie E-L.  Je vous mets en garde, simplement.

     

    La Demandeuse : En garde?!…  Contre quoi?…

     

    La Fonctionnaire : Je vous rappelle seulement que la fraude est un crime grave, passible d’emprisonnement.

     

    La Demandeuse : Vous m’accusez d’être une fraudeuse?!…

     

    La Fonctionnaire : Je ne vous accuse de rien du tout.  (Elle soupire.)  Pour la dernière fois, j’ai du travail.  Laissez-moi!

     

    La Demandeuse (outrée) : Vous vous débarrassez des gens en portant des accusations vides de sens, et vous avez le culot d’appeler ça un « service à la clientèle »?!…  Vous mériteriez que…

     

    La Fonctionnaire : Je vous prie de baisser le ton!  Les comportements bestiaux ne sont pas tolérés ici!

     

    La Demandeuse : Je suis peut-être bestiale, mais je vous ferai remarquer que c’est vous qui êtes en cage, madame la fonctionnaire…

     

    La Fonctionnaire : Ceci est un guichet.

     

    La Demandeuse : Cage, guichet…  Quelle différence?…  Pourquoi vous a-t-on placée derrière des barreaux, si vous n’aviez rien à vous reprocher?…

     

    La Fonctionnaire (démontée) : Mais, je…  Je ne sais pas, moi…  Cette question n’est pas…

     

    La Demandeuse : …Pertinente à l’étude de mon dossier, je sais!…  Je me demande pourquoi je perds mon temps à discuter avec une robote!…

     

    La Fonctionnaire : Robote, moi?!…  Ah! mais!…

     

    La Demandeuse : Parfaitement, une robote!…  Qui répète stupidement des phrases apprises par cœur dans un manuel à la noix!…

     

    La Fonctionnaire : Oh!…  Ça, par exemple!…

     

    La Demandeuse : Vous n’avez pas le sens commun!…  Sortie de vos règlements et de vos codes de procédure, vous n’existez plus!…  On ne peut plus vous atteindre : vous êtes froide et lisse comme une machine à calculer!…  Pas d’aspérité, pas de prise, rien!…

     

    La Fonctionnaire : Il y a des gens qui attendent dans la salle…

     

    La Demandeuse : Oui, il y a des gens qui attendent…  Des centaines, des milliers de gens qui attendent un début de justice, un semblant d’équité sociale que vous et vos semblables persistez à leur refuser!…  Des gens qui pleurent, des gens qui rient, des gens qui pissent, qui chient, qui font l’amour…  Mais que savez-vous de l’amour, madame la robote?…  Y a-t-il seulement un squelette, sous votre peau caoutchouteuse?…

     

    La Fonctionnaire (troublée, oubliant d’écrire) : Madame, je… vous ai dit ce que j’avais à vous dire…  Partez!

     

    La Demandeuse : Je partirai quand j’en aurai fini avec vous, pas avant!…  Ainsi, ça vous est égal d’envoyer à la rue une femme qui a travaillé honnêtement toute sa vie…

     

    La Fonctionnaire : Si vous ne partez pas immédiatement, je vais devoir appeler la sécurité!

     

    La Demandeuse : La sécurité?…  Mais allez-y, je vous en prie!…  Savez-vous bien qu’avant longtemps, vos agents ne pourront plus m’appeler, moi, parce que je n’aurai plus le téléphone?…  Ça vous est égal, ça aussi?!…

     

    La Fonctionnaire (de plus en plus confuse) : Le Ministère ne s’intéresse pas à votre vie privée : seules sont prises en compte les données… les données…

     

    La Demandeuse : Et ce bon vieux Nicolas, seul avec ses quatre enfants?…  Vous allez le mettre sur la paille, lui aussi?…  Pour avoir eu la gentillesse d’aider une vieille amie dans le besoin en lui versant six mois de salaire plutôt que quatre, rien que pour satisfaire à vos exigences stupides?!…  Vous ne voyez donc pas le mal que vous faites autour de vous?…

     

    La Fonctionnaire (paniquée, pour elle-même) : Page trois cent quatre-vingt-onze du manuel : « Cas problèmes »…  Non : chapitre trente-sept, article douze, paragraphe B : « Procédure à suivre en cas d’attaque bactériologique »…  Non!…  Page…

     

    La Demandeuse : Vous prononcez vos sentences de mort et après, vous allez vous coucher…  Vous n’avez décidément rien d’humain!…

     

    La Fonctionnaire (totalement hystérique) : Ma mère est morte il y a cinq ans : voilà enfin une parole sensée…  Toute réclamation doit être adressée aux quartiers généraux du Ministère…

     

    La Demandeuse : Et si je mourais là, sous vos yeux?…  Si je me faisais saigner à blanc sur vos précieux dossiers?…

     

    La Fonctionnaire (comme si elle s’éveillait brusquement) : Aah!… Vous êtes encore là, vous!…  Je vais vous faire chasser!… 

     

    La Demandeuse : Ne vous donnez pas cette peine : je m’en vais!…  Je vais me tourner vers les soupes populaires, puisque vous m’y avez expédiée si cavalièrement!…  Et quand mon propriétaire en aura assez d’attendre mon loyer, j’irai probablement grossir les rangs des sans-abri…

     

    La Fonctionnaire (se bouchant les oreilles) : Assez!…  Allez-vous en!…

     

    La Demandeuse : Oui, je pars!…  J’ai assez perdu de temps à discuter avec vous!… Mais je tiens à ce que vous sachiez une chose, avant de vous quitter : votre règne ne sera pas éternel!…  Un jour pas si lointain, il faudra bien payer pour tous les exclus que vous aurez fabriqués!…  Et ce jour-là, madame, je ne vous conseille pas de vous retrouver sur mon chemin!…

     

    La Fonctionnaire (hurlant) : Pour la dernière fois, sortez!

     

    La Demandeuse : Vous n’êtes qu’une coquille vide!…  Pas de cœur, pas de tripes, rien!…  Vous n’avez même pas de nom!…

     

    La Fonctionnaire (la voix tremblante) : Toute agression verbale ou physique contre les personnes à l’emploi du Ministère...

     

    La Demandeuse : …De plus, je trouve que mon attitude vaut bien la vôtre… Adieu, madame la fonctionnaire sans âme et sans nom!…  (Elle sort.)

     

    La Fonctionnaire (à l’adresse de la demandeuse) : Mais oui, j’ai un nom!…  Je m’appelle…  Je m’appelle…  (Restée seule.)  Je m’appelle…  (En aparté.) Fonctionnaire?…  Robote?…  (Complètement paniquée.)  J’avais un nom, pourtant?…  J’ai déjà eu un nom?!…

     

     

     

     

    —NOIR—

     

     

     

     

     

    © Alain Cormier, août 2002


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  • Quatre-vingt-douze morts. C’est le dernier bilan des horribles attentats qui ont eu lieu avant-hier, le vendredi 22 juillet, à Oslo et dans l’île d'Utoeya, en Norvège. La riche et paisible Norvège, connue essentiellement pour ses fjords et pour les prix Nobel qu’on y décerne, y compris le prix Nobel de la paix...

     

    Une voiture piégée a d’abord provoqué d’énormes dégâts et fait plusieurs victimes au cœur de la capitale norvégienne. Puis, le carnage : un homme seul, une arme automatique, plus de quatre-vingt jeunes garçons et filles froidement abattus. Des jeunes de quatorze à dix-huit ans qui participaient à un camp de la Ligue des jeunes travaillistes dans une petite île paradisiaque, à une quarantaine de kilomètres d’Oslo.

     

    Anders Behring Breivik, lhomme de trente-deux ans soupçonné d’être l’auteur de ces attaques, est un Norvégien « de souche », un grand blond aux yeux bleus qui se décrit lui-même comme un célibataire « chrétien » et « conservateur », et qu’on dit proche des milieux d’extrême‑droite. Ironiquement, il est aussi directeur d’une ferme biologique, ce qui lui aurait permis d’acquérir… des engrais chimiques entrant dans la composition de sa bombe artisanale!

     

    Cette tragédie, qui n’est pas sans rappeler l’attentat meurtrier commis par Tim McVeigh à Oklahoma City, aux États-Unis, en 1995 (168 morts dans l’explosion d’un immeuble fédéral, dont plusieurs enfants d’une garderie), démontre une fois de plus que le terrorisme n’est pas l’apanage des islamistes intégristes et autres excités plus ou moins basanés. Cette fois-ci, c’est un « pur » fils de la Norvège qui s’en est pris à ses compatriotes, de même que McVeigh, proche, lui aussi, des milices d’extrême‑droite « libertariennes » et anti-étatiques qui sévissaient alors dans le Midwest des États-Unis, s’était attaqué aux siens à l’époque.

     

    Devant de telles atrocités, on songe à d’autres carnages survenus plus près de chez nous, encore douloureusement imprégnés dans nos mémoires – les attentats du 11 septembre 2001, bien sûr, mais aussi le massacre de Polytechnique, à Montréal, le 6 décembre 1989, qui a coûté la vie à quatorze jeunes femmes promises à un brillant avenir.

     

    Il faut être habité d’une haine immense, dévorante, viscérale pour commettre des actes aussi monstrueusement insensés. Haine des femmes pour Marc Lépine, l’auteur de la tuerie de Polytechnique. Haine de l’Occident pour les terroristes du 11 septembre. Haine de l’État, de la démocratie et de la société pour McVeigh et Breivik.

     

    Ces derniers ont un point en commun : c’est contre l’État – et au nom d’idées radicales de droite – qu’ils ont décidé de passer aux actes. Or, l’extrême‑droite est une idéologie fondamentalement antisociale, opposée à toute forme de partage ou de justice le moindrement organisés et réglementés. Le radicalisme de droite prône une forme de darwinisme social qui trahit à la fois une profonde méconnaissance de l’œuvre de Darwin, dont il ne retient que la caricature (la « survie du plus apte »), et un vertigineux mépris de la dignité humaine; un refus catégorique de reconnaître dans l’autre sa sœur ou son frère, son égal. Dans ce sens, la droite radicale, par son discours, ses prémisses et ses méthodes, est une violence en soi. Elle voit dans l’autre un moins qu’humain, un ennemi qu’il est permis d’abattre sans remords comme une perdrix égarée.

     

    La droite radicale, qui s’autoproclame volontiers « libertaire » ou « libertarienne », voire « anarchiste » ou « anarcho-capitaliste » – comme s’il pouvait y avoir quoi que ce soit de commun entre cette idéologie de requins et les nobles idéaux des Proudhon, Stirner, Kropotkine et Bakounine – prêche la haine dont elle se nourrit; la haine qui lui permet de grossir ses rangs. La haine dangereuse, explosive, génératrice de violence, de destructions et de meurtres. La haine des foules enragées qu’on excite contre un ennemi commun : juifs, arabes, noirs, tziganes, autochtones, homosexuels, bisexuels, transgenres, musulmans, végétariens, carnivores, buveurs, drogués, féministes, communistes, démocrates, intellectuels, artistes, anarchistes, syndicalistes, repris de justice, religieux, irréligieux, malades, handicapés, vieux, jeunes, petits, gros, pauvres, étrangers…

     

    On dira que la droite – fût-ce sa frange la plus radicale – n’a pas le monopole de l’intimidation ni de la haine, et qu’on tue aussi – qu’on a tué – au nom d’idéaux dits « de gauche » ou « de libération ». C’est vrai. Mais ces faits appartiennent surtout au passé; depuis la chute de l’Empire soviétique et la fin de la guerre froide, la plupart des potentats de gauche ont disparu ou ont considérablement adouci leur régime, comme on peut le constater en Chine et à Cuba. Dans les pays riches, la gauche s’est largement réorganisée dans la mouvance altermondialiste, excluant – pour l’instant, en tout cas – toute forme de violence terroriste et meurtrière; l’époque des brigades rouges semble bel et bien révolue. En revanche, la droite n’a cessé de prendre de l’ampleur et de gagner en influence au cours des vingt dernières années. La plupart des conflits qui ont éclaté pendant cette période ont été déclenchés ou favorisés par des gouvernements de droite, et la quasi totalité des attentats terroristes et autres crimes haineux – xénophobes, homophobes, etc. – ont été commis par des individus ou des groupuscules liés à l’extrême‑droite, ou encore à des courants ultra traditionalistes comme l’islamisme radical ou le fondamentalisme chrétien.

     

    Même au vingtième siècle, le plus sanguinaire des dictateurs « de gauche », Josef Staline, n’avait de « communiste » que le nom. Il s’est servi des idéaux et des codes du marxisme-léninisme pour imposer à l’Union soviétique une monarchie absolue sur laquelle il régnait sans partage. Son régime n’avait rien de commun avec le socialisme; il s’apparentait bien davantage au « national-socialisme » de Hitler ou aux dictatures des Mussolini, Salazar et Franco. Au Chili, le gouvernement socialiste de Salvador Allende, pacifique et démocratiquement élu, a été écrasé par le coup d’État de Pinochet, un dictateur d’extrême‑droite assoiffé de sang. Certes, on a aussi commis des crimes au nom du socialisme et du communisme; loin de moi l’idée de minimiser les souffrances qu’ont endurées les nombreuses victimes des régimes « communistes » de la sphère soviétique en Europe, de même que celles de la Révolution culturelle en Chine ou du castrisme à Cuba. Néanmoins, les tueries les plus massives – celles qui ont semé des cadavres par millions – ont été invariablement le fait de régimes autoritaires, se réclamant de valeurs chères à une certaine droite xénophobe et revancharde.

     

    L’esprit de revanche – ou de vengeance – est le lubrifiant du radicalisme de droite. La droite néolibérale classique se contente d’ignorer ceux et celles qu’elle considère comme des « perdants », la masse grandissante des laissés-pour-compte de la mondialisation. L’extrême‑droite, elle, carbure aux frustrations que ce système profondément injuste et inégalitaire ne peut manquer d’engendrer. Elle recrute au sein d’une jeunesse déboussolée, en mal de repères, qui veut croire à toute force aux mythes de l’ascension sociale et du succès, et qui cherche des boucs émissaires auxquels imputer sa déconfiture. L’extrémisme de droite idéalise le passé pour mieux stigmatiser le présent. Si les choses tournent mal, si l’économie bat de l’aile, si l’emploi se fait rare, c’est la faute de l’autre, toujours : de l’étranger voleur d’emplois; de la féministe, également voleuse d’emplois, qui refuse de rester dans sa cuisine à servir son seigneur et maître; de l’assisté social, de l’artiste ou du chercheur subventionnés qui vivent tous aux crochets de la société; de l’homosexuel ou du libertin qui remettent en question les fondements mêmes de la famille traditionnelle; et, surtout, des hommes et des femmes politiques qui oeuvrent dans le sens du progrès social – tout changement un tant soit peu significatif étant perçu comme une intolérable menace. Pour les extrémistes de droite, les impôts et les taxes sont toujours trop élevés, l’État trop interventionniste et ennemi de la liberté – à plus forte raison quand il se mêle de répartir à peu près équitablement les richesses du pays.

     

    Dans le cas du tueur norvégien, qui est passé aux aveux dans les heures qui ont suivi la tuerie, le symbole ne saurait être plus fort : voilà un homme jeune encore, au début de la trentaine, traditionaliste, fondamentaliste chrétien et ancien membre d’un groupe néonazi, qui assassine des dizaines d’adolescents idéalistes, liés au parti social-démocrate au pouvoir – en même temps qu’il s’en prend directement au gouvernement, puisque l’attentat d’Oslo visait le bureau du premier ministre, heureusement absent à ce moment-là, et le ministère des Finances. Il s’attaque donc à la fois à un gouvernement de gauche, perçu comme l’ennemi à abattre, et à l’avenir même de l’idéologie que représente ce gouvernement, en la personne de ses militants les plus jeunes et les plus enthousiastes. Pour en arriver là, il a fallu qu’il chosifie ces malheureux enfants; qu’il voie en eux non plus des êtres humains, mais des créatures incarnant le Mal absolu – le socialisme; le changement; le progrès.

     

    La haine que cultivent et nourrissent les franges les plus radicales de la droite, comme les animateurs de radios poubelles et autres commentateurs enragés qui sévissent dans les médias, consiste justement, dans une large mesure, à chosifier des tranches entières de la population. Par exemple, on dénigre régulièrement, sur toutes les tribunes, les immigrants et les assistés sociaux – les premiers parce qu’ils occupent des emplois qui échappent du même coup aux citoyens « de souche », les seconds parce qu’ils coûtent cher à l’État et contribuent ainsi à maintenir un niveau de taxation élevé. On se garde bien de préciser que les immigrants occupent souvent des emplois précaires et mal payés dont les « natifs » ne veulent pas – quand ils n’apportent pas au pays des compétences qui lui feraient autrement défaut – ou encore que l’aide sociale ne représente qu’une partie relativement modeste du budget de l’État et que le « secours » apporté à ses prestataires condamne ceux-ci à vivre dans une misère abjecte – sans grand espoir d’échapper à leur triste sort, faute d’opportunités à saisir. Au contraire, de plaisanteries lourdes en commentaires rageurs et méprisants, on transforme insidieusement ces groupes sans défense, dans la perception du public, en une race de sous-humains à peine dignes d’exister. La même recette a été appliquée avec succès aux syndicalistes, aux féministes, aux communistes, aux anarchistes et à beaucoup d’autres. C’est la mécanique même des génocides : d’abord réduire « l’ennemi » au rang de parasite et procéder ensuite à son extermination.

     

    Dans nos riches sociétés occidentales, démocratiques et libérales, où la liberté d’expression est scrupuleusement respectée – même et surtout celle des imbéciles – on a tendance à se croire à l’abri de tels massacres. Mais nos semeurs de haine ne sont pas moins dangereux que ceux d’autres pays où leurs mots d’ordre sont davantage suivis et instrumentalisés. Nous ne sommes pas à l’abri d’un cerveau fêlé, d’un Marc Lépine, d’un Anders Breivik qui se sent tout à coup investi d’une mission divine, et qui croit faire œuvre de prophylaxie sociale en exterminant ceux et celles qu’il refuse de considérer comme ses semblables.

     

    L’État démocratique a pour fonction première de veiller au bien-être et à la sécurité de la population, en assurant notamment le maintien d’une certaine équité sociale, et en réglementant les activités des uns et des autres de manière à ce qu’elles ne nuisent pas trop à leurs concitoyens. C’est loin d’être parfait, mais c’est encore le meilleur outil dont se soit dotée la civilisation occidentale pour œuvrer au mieux-être des peuples. Un État progressiste doit nécessairement tendre vers une société plus égalitaire, plus respectueuse des droits et de la dignité de chacun. Quiconque se proclame adversaire de ces idéaux se désigne, du même coup, comme ennemi du genre humain – de telles franges de l’humanité qu’il rejette en bloc et sans merci. La haine et le mépris sont le contraire de l’humanisme; ils nous ramènent à des temps barbares où l’on s’entretuait, trop souvent impunément, pour les motifs les plus futiles. Plus virulentes sont les vociférations de la droite populiste et anti-étatique, plus je tremble que d’autres Marc Lépine, d’autres Tim McVeigh ne prennent ces élucubrations au pied de la lettre et ne décident, à leur tour, de passer à l’action.

     

    La récente tragédie norvégienne doit agir sur nous comme un rappel de la fragilité des valeurs humanistes et des idéaux du progrès. À charge pour nous de les défendre contre les forces obscurantistes, toujours à l’œuvre, de la destruction et de la haine. Tâchons au moins de faire en sorte que ces enfants ne soient pas morts pour rien.

     


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    Ne me parlez pas de téléchargement.  Pour qui aime la musique – toutes les sortes de musique – une collection de disques est une source inépuisable de plaisirs insolites.  L’incroyable créativité investie dans la conception de certaines pochettes, véritables objets d’art en soi.  Le bonheur de lire des notes de pochettes éclairantes, inspirantes, parfois déroutantes (celles de Bob Dylan, entre autres, sont célèbres).  La joie toute simple de classer ses disques et d’assister à des rencontres improbables quand, au hasard de l’ordre alphabétique, Blondie côtoie Black Sabbath, Adele précède Aerosmith, la Bolduc joue des coudes avec Bérurier Noir et Daniel Boucher, Haydn trinque avec Gershwin, et Billie Holiday fait de l’œil à Stéphane Grapelli.  C’est une passion ruineuse et ça prend de la place dans un logement – mais quand on aime, on ne compte pas.

     

    Lundi dernier, 4 juillet; le temps est au beau fixe et je sors, tout guilleret, de mon pèlerinage trimestriel chez mon disquaire préféré, La Note, rue Ontario, à Montréal, à deux pas du marché Maisonneuve.  Une petite boutique où l’on vend du neuf et de l’usagé, tenue par deux femmes qui sont de vraies passionnées comme on n’en fait plus et à qui je dois de nombreuses découvertes musicales fascinantes.  Cette fois-ci, la révélation s’appelle Veda Hille, une artiste épatante de Vancouver, superbe pianiste et chanteuse, qui écrit des chansons inspirées dans un style clair-obscur évoquant un peu Joni Mitchell, mais néanmoins très personnel.  J’ai aussi mis la main sur des disques rares de Nico, Buffy Sainte-Marie, John Cale et plusieurs autres.

     

    Le poing gauche fermé sur mon petit sac de plastique rempli à craquer de nouveaux trésors discographiques, je me dirige vers ma voiture garée un peu plus loin, juste en face du marché.  En passant devant la fontaine, je l’aperçois du coin de l’œil, de l’autre côté de la rue : un grand jeune homme maigre, début vingtaine, vêtu d’un short rouge, d’un tee-shirt verdâtre élimé et de gougounes de plage, le nez chaussé de lunettes de soleil à monture blanche qui se découpent nettement sur la peau brune de son visage.  Il fume une cigarette qu’il tient avec affectation et traverse la rue en se déhanchant, très efféminé, en me décochant un large sourire.  Il se dirige droit sur moi.  Impossible de l’éviter.

     

    Comme dans toutes les grandes villes du monde, les mendiants pullulent à Montréal, particulièrement en été.  Certains se contentent de vous tendre la main sans rien dire; d’autres, plus rares, ont l’honnêteté d’affirmer qu’ils cherchent de quoi se payer à boire ou s’offrir quelques milligrammes de paradis artificiels.  La plupart, toutefois, vous racontent les histoires les plus invraisemblables pour vous convaincre de leur céder quelques piécettes.

     

    « Pardon, monsieur, pouvez-vous m’accorder une minute? »

     

    Mon quêteux est poli, assez propre de sa personne malgré la pauvreté de sa tenue, et s’exprime dans un français châtié, légèrement maniéré.  Tout, en lui, exprime la féminité, malgré sa barbe de trois jours et ses épaules en trapèzes. Il me raconte qu’il arrive d’Haïti, qu’il n’a pas d’argent, pas accès à l’aide sociale, et qu’il lui manque douze dollars pour louer un camion afin de déménager ses affaires à Laval, où un logement l’attend.  Quelles affaires?  Je ne relève pas la contradiction; mais je me dis que ce type a autant l’air de quelqu’un qui s’apprête à louer un camion pour déménager en banlieue que moi d’une ballerine étoile du Bolchoï.

     

    Néanmoins, je ne peux m’empêcher d’éprouver une certaine compassion pour lui : pour un jeune Haïtien, comme pour quiconque est né dans un pays du Sud – à quelques exceptions près, comme au Brésil – il ne fait pas bon afficher une identité sexuelle ambiguë.  Quelle que soit sa véritable histoire, ce garçon doit se sentir bien seul à Montréal, sans doute rejeté par les siens, cherchant sa place dans cette ville de Blancs que son sort indiffère.  Une solitude errante dans la foule des passants.

     

    À moins que je ne me fasse encore du cinéma et que mon mendiant ne soit en train de se payer ma tête?

     

    Mi agacé, mi-amusé, et pressé d’en finir, je plonge ma main droite dans ma poche et, parce que le jeune homme m’est tout de même sympathique, je racle toutes les pièces de monnaie qui s’y trouvent – l’équivalent d’une dizaine de dollars, tout au plus.  Il contemple cette « fortune » quelques secondes, visiblement incrédule, avant de l’engouffrer prestement dans une poche de son short.  Il reste planté là, devant moi, tordant le bas de son tee-shirt entre ses doigts noueux.  Je m’apprête à faire un pas de côté, mais il interrompt mon geste en posant délicatement une main sur mon épaule.

     

     « Est-ce que je peux vous embrasser? »

     

    La question est tellement inattendue que je fige et m’entends lui répondre, comme dans un rêve : « mais non! »  Mais déjà, il me serre dans ses bras, tout contre lui, et dépose sur ma joue un chaste et tendre baiser.  Décontenancé, je lui rends son étreinte en passant ma main libre dans son dos et lui murmure à l’oreille : « bon courage! »  Ça ne dure qu’une seconde, mais le temps semble suspendu.  Je n’avais encore jamais vécu un moment pareil; c’est à la fois étrange et, curieusement, émouvant.  Un court instant de pure fraternité humaine.  Nous reculons d’un pas et, souriant de toutes ses belles dents blanches, il me lance, avant de me quitter : « que Dieu vous bénisse! »

     

    Bêtement, je me tâte de partout, pour m’assurer qu’il ne m’a pas fait les poches.  Les billets de banque sont toujours pliés au fond de ma poche; mes cartes de crédit, mon portefeuille et mes clés n’ont pas bougé non plus; mon poing gauche est encore serré sur mon sac de CD; ma montre est à mon poignet et mes lunettes sont sur mon nez.  J’ai honte, tout à coup, d’avoir souillé par mes soupçons ce geste d’affection.  Peut-être voulait-il vraiment déménager à Laval, après tout?

     

    Avant de regagner ma voiture, je le regarde s’éloigner, avec ce déhanchement si caractéristique qui avait tout d’abord attiré mon attention.  Silhouette avalée par la ville dans la chaleur de l’été.

     

    Je choisis un disque du groupe Love que je glisse dans le lecteur de CD.  En tournant la clé de contact, inexplicablement, j’ai la gorge nouée.

     


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  • J’ai tant aimé Offenbach et Gerry Boulet, ils ont pris tellement d’importance dans mes jeunes années, et je les ai vus de si nombreuses fois sur scène, dans toutes sortes de conditions, que j’attendais ce film avec impatience.  J’aurais voulu pouvoir en dire le plus grand bien; affirmer qu’il m’avait ému autant que Dédé à travers les brumes (Jean-Philippe Duval, 2009) dont j’étais ressorti en chialant comme un veau.  Malheureusement, Gerry n’est pas à ranger dans la même catégorie.  Pas du tout.

             Allons-y d’abord de quelques fleurs : la distribution est à la hauteur.  Les acteurs sont généralement justes et bien choisis, notamment la toute belle Capucine Delaby, excellente dans le rôle de Françoise Faraldo, la compagne de Gerry. Mario Saint-Amand livre une prestation convaincante dans ce rôle casse-gueule, malgré l’extrême minceur du scénario.

             Ce film était supposément adapté de la biographie que Mario Roy a consacrée au chanteur il y a une vingtaine d’années (Gerry Boulet – Avant de m’en aller, éd. Art Global, 1991).  On eût mieux fait de respecter le plan initial de l’ouvrage, qui commençait dans une chambre d’hôpital où Gerry émergeait du coma, et retraçait sa vie à travers une série de réminiscences impressionnistes entrecoupées de scènes de séjours à l’hôpital, de traitements de chimio et d’agonie.  Le procédé n’est pas d’une originalité folle, mais il a le mérite d’offrir une perspective, un point focal à partir duquel l’histoire peut rayonner et se déployer.

             Ce film n’est pas un biopic : c’est une hagiographie.  Pour un long-métrage consacré au plus turbulent des rockers du Québec, il manque singulièrement de sexe, de drogue… et même de rock & roll, bien que la musique de Gerry y soit omniprésente.  Le même traitement aurait mieux convenu, sans doute, à un film pieux sur le saint Frère André destiné au public des salles paroissiales et des centres d’accueil.  Le Gerry qui nous est présenté là ne ressemble en rien à celui qu’on aimait et admirait.  On dirait un gentil toutou doublé d’un amoureux transi.  Un Gerry version Disney.

             Gerry Boulet, le vrai, n’était pas un être facile à aimer, malgré son immense talent de chanteur et de musicien.  Au fond de son cœur, il nourrissait sans doute beaucoup de respect et même d’affection pour ses chums de musique, mais il avait le don de les humilier publiquement et de les écoeurer par ses mesquineries.  Colérique, tyrannique, enclin aux lubies et aux prises de tête, parfois violent, imprévisible, il était comme chien et chat avec Willie, avec Wézo, avec Pierre Harel, et il commençait à prendre McGale en grippe vers la fin d’Offenbach.  Il était sûrement très amoureux de Françoise, et même de Denise avant elle, mais il les a trompées à tour de bras, quelquefois l’une avec l’autre.  Il ne s’est pas contenté de sniffer quelques lignes de coke et de boire beaucoup de bière : il a consommé une multitude de drogues et de boissons diverses, en quantités déraisonnables, dans une spirale destructrice et suicidaire qui aurait pu l’emporter avant que le cancer ne le batte de vitesse.  « Homme à femmes » et grand amoureux, sans doute, il était aussi un épouvantable macho, souvent à la limite de la misogynie.

             Gerry, on avait appris à l’aimer en dépit de ses défauts, ou peut-être justement à cause d’eux; parce qu’ils le rendaient d’autant plus humain, d’autant plus proche de nous, de nos propres carences, de nos imperfections, de nos excès, de nos médiocrités.  De ce Gerry-là, ce film scolaire n’a rien su montrer.  Ni la grandeur de l’artiste qui atteignait parfois au génie, ni les petitesses de l’homme que sa propre légende dépassait.  Reste une sorte de « Musicographie québécoise » beaucoup trop longue, dont la moitié des scènes semblent de remplissage et auraient pu sans dommage être coupées, pendant qu’il y manque l’essentiel – un vide criant à chaque séquence, à chaque image.  L’absence vertigineuse de celui qui est pourtant le sujet du film.  Un rendez-vous manqué.

             Ceux et celles qui connaissent peu Gerry, et ne l’ont réellement découvert et apprécié qu’avec Rendez-vous doux, y trouveront peut-être leur compte; mais pour avoir dansé sous la pluie au pied d’Offenbach dans un stationnement du centre-ville de Montréal et avoir vu le groupe triompher, quelques années plus tard, au vieux Forum, et l’avoir applaudi de nombreuses autres fois, je dois dire que je ne me suis jamais autant ennuyé de Gerry qu’en regardant ce film qui lui était consacré.  Le grand film sur Gerry Boulet, sa vie et son œuvre reste à faire.  D’ici deux ou trois ans, hélas, il ne restera pas grand-chose du Gerry d’Alain Desrochers.   


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  • Madame,

     

    Je suis devenu indépendantiste à quatorze ans, plus précisément le 15 novembre 1976.  Depuis que je suis en âge de voter, j’ai toujours appuyé le Parti québécois – sauf une fois, où je vous ai fait faux bond au profit de Québec solidaire.  Je vote pour l’indépendance et j’y crois encore, quoi qu’en disent les fossoyeurs de rêves.  Il faut souvent plus d’une génération pour amener de si grands changements, et je suis persuadé que la cause de l’indépendance du Québec est loin d’avoir dit son dernier mot.

    Si j’ai accordé ma confiance au PQ pendant toutes ces années, c’est aussi pour une autre raison, peut-être plus fondamentale encore : ce parti m’apparaissait comme un modèle de démocratie, un lieu où les voix dissidentes pouvaient se faire entendre, et où le dialogue et la persuasion primaient sur la coercition.  Bien sûr, cette situation amène aussi son lot de tiraillements et de dissensions internes, et diriger le PQ ne doit pas être une tâche de tout repos.  Là où vos adversaires politiques et de nombreux commentateurs voient un signe de faiblesse, voire un défaut de structure originel, je vois au contraire la marque d’une organisation vivante et dynamique, où la base militante continue de jouer un rôle actif et y est encouragée, au lieu d’être bâillonnée comme dans la plupart des autres partis politiques provinciaux et fédéraux.

     

    Ma confiance à l’endroit du PQ a parfois été mise à rude épreuve, notamment au milieu des années 1980, à l’époque du « beau risque », quand le parti a flirté avec une sorte de néo-fédéralisme, ou encore vers la fin des années 1990, quand Lucien Bouchard et, dans une moindre mesure, Bernard Landry lui ont imprimé un net virage à droite.  Mais je n’ai jamais été plus profondément déçu que par la tristement célèbre « affaire Yves Michaud », alors qu’un gouvernement du Parti québécois s’est acharné à salir la réputation de cet honnête homme et éminent citoyen du Québec sous de fausses accusations.  Ce jour-là, je me suis dit que les « souverainistes » n’avaient décidément pas besoin d’ennemis, puisqu’ils se poignardaient si allègrement entre eux.  Aujourd’hui encore, votre refus obstiné de vous rétracter et de présenter des excuses à Monsieur Michaud reste à mes yeux une tache hideuse sur la feuille de route de la députation du Parti québécois.

     

    Néanmoins, je n’ai aucune animosité envers vous personnellement, et je serais sincèrement ravi de vous voir accéder au poste de première ministre.  Je ne doute pas de vos compétences, et je n’adhère absolument pas à l’espèce de caricature de châtelaine altière qu’on se plaît à faire de vous dans les médias.  Femme de tête et battante, je vous sais aussi femme de cœur et d’écoute, et j’espère que vous aurez la chance de faire vos preuves dans les plus hautes fonctions de l’État québécois.

     

    Je dois cependant vous faire un aveu : depuis un certain temps déjà, mon vote pour le PQ est avant tout « stratégique ».  Je continue de voter PQ parce que c’est le seul parti souverainiste qui ait déjà exercé le pouvoir et qui ait des chances de le reprendre à brève échéance, mais je me sens beaucoup plus d’affinités avec Québec solidaire, dont les prises de position correspondent davantage à mes valeurs et à mes convictions profondes.

     

    Ainsi, j’aurais aimé vous voir emboîter le pas à Amir Khadir en refusant d’imposer précipitamment une loi bâillon contre toute contestation éventuelle de l’entente survenue entre le maire de Québec, Régis Labeaume, et le président de Quebecor, Pierre Karl Péladeau, sur la gestion du futur amphithéâtre de la capitale nationale.  Une mesure dont le but avoué est d’amadouer Gary Bettman, le capricieux et détestable président de la Ligue nationale de hockey, dans l’espoir qu’il consentira enfin à déménager à Québec l’une ou l’autre des concessions de sa ligue qui périclitent sous le soleil du Sud des États-Unis, au pays des palmiers et des cactus.  S’il est une leçon que le PQ aurait dû tirer de l’affaire Michaud, c’est bien que voter une mesure législative dans l’urgence, sans prendre le temps de réfléchir ni de s’informer, est à proscrire en toutes circonstances.  À plus forte raison si ce vote porte sur la suspension de droits fondamentaux comme ceux de s’exprimer publiquement, de contester et d’ester en justice.

     

    Je ne comprends pas ce que vous faites en si triste compagnie.  Le maire Labeaume est un apprenti dictateur qui se méfie des médias presque autant que Stephen Harper et reste désespérément sourd à toute voix dissidente; Monsieur Péladeau, grand casseur de syndicats et ennemi déclaré de toute entreprise d’État (surtout dans son champ d’activité) règne sans partage sur un puissant empire médiatique qu’il gère comme un royaume privé, imposant à tous sa volonté de droit divin.  Ces deux-là s’agenouillent devant un Napoléon de carnaval qui s’enivre de son propre pouvoir, exerçant un odieux chantage pour obtenir que des fonds publics soient détournés au profit de son industrie milliardaire – et le PQ serait prêt non seulement à cautionner ce marché de dupes, mais même à verrouiller l’entente à double tour en interdisant a priori toute contestation ultérieure?  Qu’est devenu ce modèle de démocratie que représentait pour moi le Parti québécois?

     

    Suspendre les droits des citoyens est une décision très grave et lourde de conséquences; on ne devrait jamais y recourir qu’en cas de crise majeure, à l’intérieur de paramètres bien établis et limités dans le temps, et après avoir épuisé toutes les autres possibilités.  Je suis moi-même amateur de hockey et j’aimerais beaucoup revoir les Nordiques de Québec dans la Ligue nationale un jour; mais je ne vois pas en quoi l’absence d’une équipe de la LNH à Québec constitue, en soi, une crise d’une ampleur telle qu’elle justifie la suspension de droits fondamentaux.  Vous croyez peut-être pouvoir attirer des votes au PQ en tablant sur la passion du hockey que nourrissent les Québécois, mais cette stratégie pourrait bien se retourner contre vous.  Tout récemment, aux dernières élections fédérales, Gilles Duceppe a commis l’erreur d’acquiescer sans réserves à la « liste d’épicerie » du maire Labeaume et la stratégie n’a guère été payante – c’est le moins qu’on puisse dire.  Ce n’est évidemment pas le seul facteur qui explique la déconfiture du Bloc québécois mais, en tout cas, ça ne l’a pas empêchée.

     

    Si nous, Québécois, payons de plus ou moins bonne grâce des impôts et des taxes extrêmement élevés, c’est pour maintenir des infrastructures et des programmes sociaux dignes d’une démocratie moderne – notamment un accès universel à une éducation et à des soins de santé de qualité, et un certain niveau d’équité sociale.  Ce n’est pas pour que notre argent durement gagné serve à enrichir encore davantage des milliardaires comme Pierre Karl Péladeau et les propriétaires d’équipes de la LNH.  Comme le dit si bien Monsieur Khadir, si Monsieur Péladeau tient tant que ça à son amphithéâtre, il a certainement les moyens de le faire construire lui-même.  Rien qu’avec les salaires qu’il vient d’économiser au Journal de Montréal en mettant à la porte les neuf dixièmes de sa salle de rédaction, il devrait pouvoir financer en bonne partie son propre aréna Quebecor sans avoir à puiser dans un Trésor public déjà mis à mal par une dette stratosphérique, des systèmes d’éducation et de soins de santé exsangues, des infrastructures qui tombent en ruines et un filet de sécurité sociale qui craque de partout.

     

    Que cet odieux projet de loi ait été piloté par le PQ, voilà qui dépasse l’entendement.  Je ne suis pas du tout disposé, pour ma part, à signer un chèque en blanc à MM. Labeaume, Péladeau et Bettman en leur remettant les clés du Trésor public québécois, et je suis sûr que la majorité de mes compatriotes pensent comme moi – mis à part quelques excités du bocal qui tueraient père et mère pour ramener leurs chers Nordiques à Québec.  Moi aussi, je souhaite que les Nordiques renaissent de leurs cendres un jour; mais ce que je désire plus encore, pour l’instant, c’est que vous me donniez des raisons de voter pour vous la prochaine fois que j’en aurai l’occasion.  Faites-vous si peu de cas de nos droits, pour être prête à les sacrifier si promptement sur l’autel du Profit et du Divertissement?

     

    Je ne dis pas que le projet de construire un nouvel amphithéâtre à Québec est un mauvais projet, ni même que l’entente entre Quebecor et la Ville de Québec est une mauvaise entente; en fait, je n’en sais rien et il m’est plutôt difficile de me faire un avis sur la question, puisque l’information ne filtre qu’au compte-gouttes.  Voilà justement pourquoi il est essentiel, tant qu’on n’en saura pas plus long à ce sujet, que nous puissions continuer à poser des questions et à contester, avant d’accepter qu’une part aussi appréciable de l’argent de nos taxes et de nos impôts y soit investie.  Si le PQ prend le pouvoir aux prochaines élections, quelle sera son attitude à l’égard des droits des citoyens du Québec?  Céderez-vous toujours aussi facilement à cette tactique du couteau sur la gorge chère au maire Labeaume et à tant de capitaines d’industrie?  Qui allez-vous encore chercher à réduire au silence, dans quelles circonstances et pourquoi?

     

    Les ententes secrètes et les lois bâillons sont indignes d’une démocratie, et un grand parti comme le PQ – qui réclame à bon droit, depuis plusieurs années, une commission d’enquête sur les liens présumés entre l’industrie de la construction, le crime organisé et certaines officines de l’État – devrait se dissocier sans équivoque de ce genre d’agissements.  En ne le faisant pas et, même, en vous y associant plutôt, vous apportez des arguments à tous ces détracteurs du mouvement souverainiste qui n’hésitent pas à mettre en doute notre attachement à la démocratie, et vous m’incitez fortement à porter ailleurs mes loyautés et mon vote.


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