• CONFESSIONS D’UN REJET 4 : Survivre; renaître

    CONFESSIONS D’UN REJET 4 : Survivre; renaître

    Quand j’ai commencé cette série, je savais qu’elle allait me mener très loin.  Tant de chagrins enfouis, tant d’émotions refoulées…  Je savais que j’avais vécu toute ma vie avec les stigmates des années de torture qui avaient ruiné mon adolescence, et qu’il me restait une ultime libération à accomplir avant de pouvoir mettre définitivement ce cauchemar derrière moi.

     

    Jamais, sans doute, le geste d’écrire n’aura eu pour moi une si grande valeur thérapeutique.  J’allais justement raconter comment la poésie m’avait sauvé la vie.  À quatorze ans, au fond du gouffre, le désespoir des romantiques – Baudelaire, Musset, Nelligan, Verlaine – a fait écho au mien et donné un sens à ma tristesse.  Plus tard, Rimbaud m’a enseigné la révolte; de lui, j’ai appris que « la vie » était « ailleurs », que « je » était « un autre », et de lointains possibles, encore informulés, ont semé en moi les germes de l’espoir.  L’horreur de mon existence a cessé, dès lors, d’être une fatalité.

     

    Il m’a été pénible de raviver les douloureux souvenirs de l’intimidation et de la violence que j’avais subies à l’adolescence.  Même si je savais que la plupart de mes blocages et de mes névroses étaient partis de là, j’évitais habituellement d’y penser.  Aussi avais-je choisi de conclure en parlant des facteurs qui m’ont permis, malgré tout, de me raccrocher à la vie.  Ma passion pour la poésie a certainement été déterminante : en plus de lire tout ce qui me tombait sous la main, j’ai noirci des milliers et des milliers de pages de cahiers, m’astreignant à écrire chaque jour pendant des décennies.  Cela n’a sans doute pas fait de moi le poète que j’aspirais à devenir – j’ai longtemps tâtonné, passant d’un style à un autre en quête de ma voix, et j’estime ne l’avoir trouvée que tout récemment.  Néanmoins, cette activité fébrile et ardente m’a donné une raison d’être, un but, un rêve auquel me raccrocher.

     

    Si j’avais un seul conseil à donner aux victimes d’intimidation, ce serait celui-là : accrochez-vous à vos rêves.  Réfugiez-vous dans la créativité : elle vous aidera à transcender vos peurs, vos humiliations, vos chagrins.  Si vous ne pouvez pas vaincre la meute, vous pouvez au moins lui échapper en vous hissant au-dessus de la mêlée.  Cultivez vos passions; elles sauront bien vous le rendre.  Ne croyez pas que votre vie s’arrête ici; en fait, elle n’est pas encore commencée.  Aussi horrible que puisse être votre existence actuelle, n’oubliez pas que votre avenir n’appartient qu’à vous.

     

    Ce récit des années noires a été amorcé par un homme extrêmement malheureux, qui voyait venir la cinquantaine avec horreur et qui croyait qu’il ne lui restait plus qu’à attendre la mort.  À cinquante ans révolus, c’est une tout autre personne qui conclut cette série d’articles : une femme en devenir, consciente de la tâche titanesque qui l’attend, mais de plus en plus épanouie et déterminée à réussir sa transformation.  Je ne sais pas combien d’années il me reste à vivre, mais j’entends bien les vivre en paix avec moi-même, en harmonie avec l’être que j’ai toujours été au fond de moi.

     

    J’ai dit qu’en amorçant cette série sur l’intimidation, je savais qu’elle allait me mener loin.  Je pressentais, au fond, que le fait de me confronter à ce traumatisme initial ne pouvait que me ramener à cette grande féminité en moi que la bêtise, l’incompréhension, la cruauté avaient écrasée à l’époque, et à laquelle les circonstances de la vie n’avaient pas permis de refaire surface par la suite.

     

    Je savais, depuis ma plus tendre enfance, que j’étais une fille dans un corps de garçon.  Et c’est pour nier cette évidence que je me suis acharnée si longtemps à me détruire, heureusement sans y parvenir tout à fait.

     

    Il va sans dire que si j’avais pu assumer plus tôt cette particularité de naissance, mon existence eût été moins misérable par la suite.  Néanmoins, je ne peux blâmer personne d’avoir méconnu mon état : à Matane, dans les années 1960, personne n’avait jamais entendu parler de dysphorie de genre ni même de transsexualité.  Même à Montréal dans les années 1970, au temps maudit de mon adolescence, ces notions n’étaient pas familières, pour dire le moins.  Je devais faire un homme de moi, point final, même si c’était au prix de mon âme.  Et je m’y suis appliquée sans relâche, pour mon plus grand malheur, avec en moi le sentiment harassant de n’être qu’un imposteur, une larve, un être inachevé; une erreur de la nature.  Heureusement, la science évolue – et les mentalités aussi, bien que plus lentement…

     

    C’est pourquoi mon dernier conseil s’adressera aux parents : si vous aimez vraiment vos enfants, soyez attentifs à eux et aimez-les pour ce qu’ils sont, non pour ce que vous souhaiteriez qu’ils soient.  Je peux comprendre l’inquiétude et le désarroi de parents qui découvrent que leur enfant n’agit pas conformément à la norme sociale établie – qu’il affiche, par exemple, une nette attirance pour les camarades de son sexe, ou un goût marqué pour le travestissement et les comportements associés au sexe opposé au sien.  Il va sans dire que l’homosexualité et la dysphorie de genre singularisent une personne, et la condamnent à une certaine marginalité.  Mais en essayant de réprimer ces particularités, de gommer ces différences, vous ne ferez que brimer davantage votre progéniture, qui n’en a sûrement pas besoin – surtout si elle est déjà en bute à l’intimidation et aux railleries à l’école.

     

    Même si mes parents n’étaient pas outillés pour comprendre mon état et me donner la chance de m’épanouir pleinement dans ma féminité, je savais qu’ils m’aimaient; je n’en ai jamais douté.  Et c’est cet amour, ultimement, qui m’a retenue de mettre fin à mes jours. Un amour que je transmets aujourd’hui à ma fille chérie, avec ce petit quelque chose en plus : quoi qu’il advienne, quels que soient ses choix, je lui rappelle sans cesse que mon amour est inconditionnel, et que je ne lui demanderai jamais d’être une autre qu’elle-même.

     

    Il va sans dire que sa naissance, il y a quinze ans, m’a donné une puissante raison de vivre; mais j’ai fini par comprendre que je n’avais pas le droit de faire peser un tel poids sur ses frêles épaules.  Je suis la seule personne à pouvoir me sauver; il serait injuste de lui demander de le faire à ma place.  C’est pourquoi j’ai enfin trouvé le courage d’amorcer mon parcours de transsexuelle, à cinquante ans.  Parce qu’il m’est apparu que la meilleure façon d’aimer ma fille, le plus bel exemple à lui donner était d’apprendre, d’abord et avant tout, à m’aimer moi-même.  Sans compter que c’était la seule revanche à ma portée, l’ultime victoire sur mes bourreaux d’autrefois.  Vous me traitiez de fille?  Vous aviez raison et je vous emmerde.

     

    Aimez inconditionnellement votre enfant; aimez-le pour ce qu’il est; faites-le lui comprendre tous les jours.  Encouragez-le à développer sa personnalité propre, quelle qu’elle soit; à cultiver ses talents et ses passions.  Surtout s’il est victime d’intimidation, ne lui faites pas porter le blâme; ne l’accablez pas de reproches, mais aimez-le encore plus.  Il n’y a pas de garanties, bien sûr, et toute adolescence est une période extrêmement difficile et périlleuse; mais en agissant ainsi, vous augmenterez considérablement vos chances de ne pas le retrouver, un jour, au bout d’une corde ou à côté d’un flacon de pilules.

     

    Nous donnons la vie à nos enfants; même si notre monde est souvent cruel, tâchons de faire en sorte qu’ils n’aient jamais à nous le reprocher.

      

    FIN

      

    Joliette-Montréal, janvier-mai 2012

      

    NOTA : Pour des raisons évidentes, ce billet marque la fin du présent blogue publié sous le nom d’Appel. Poursuivre l’expérience n’aurait plus aucun sens; ce serait prolonger l’imposture, puisqu’il m’est apparu clairement que mon personnage masculin était en fait un mensonge qui m’avait été imposé par les circonstances. Merci du fond du cœur à toutes les personnes qui m’ont suivie dans cette aventure; vous pourrez me retrouver dans Facebook sous mon vrai nom, Pascale Cormier, ou encore dans le blogue que je viens de lancer sur le site Voir.ca sous le titre Trans Pascale. ♥

     

     


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  • Commentaires

    1
    Bouvron Emmanuel
    Mardi 7 Août 2012 à 16:49

    Merci infiniment Pascale de ton témoignage. Je le dis pour moi mais aussi pour d'autres car tu vas en aider vraiment beaucoup.... Merci infiniment amie.

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