• CONFESSIONS D'UN REJET 3 : Au fond du gouffre

      

    Au fond du gouffre 

     

    Le philosophe René Girard a écrit des pages éclairantes – et désespérantes – sur ce qu’il appelle le « mécanisme victimaire » : selon lui, les rapports humains sont conditionnés par la jalousie, l’envie – le « désir mimétique » – à l’origine des conflits et de la violence.  Cette rivalité menace à tout moment de dégénérer en conflit généralisé, chacun voulant s’approprier ce qu’il perçoit, chez les autres, comme un manque en lui-même.  La désignation d’une victime expiatoire, d’un bouc émissaire aurait pour effet d’apaiser la tension haineuse, destructrice, qui se manifeste entre tous les membres d’une société donnée, en la canalisant sur un seul.  Ce mécanisme se vérifie à travers l’histoire de toutes les civilisations humaines, trouvant son expression ultime dans le récit de la Passion christique.

     

    J’ai toujours su que j’étais « différent ».  Dès ma plus tendre enfance, j’étais plus délicat que les autres garçons; plus sensible; plus craintif, aussi.  Aux jeux agités et violents de mes camarades, je préférais les jeux plus contemplatifs, plus inventifs des filles, qui permettaient de rêver et de se projeter dans un monde bien à soi.  Bien sûr, cela m’attirait des taquineries; mais ce n’était jamais très méchant, et mes parents étaient quand même fiers de leur fils aîné qui s’exprimait « comme un grand » et arrivait premier dans toutes les matières.  J’avais aussi des côtés plus « garçon », évidemment : par exemple, j’étais fou de hockey, une quasi religion qui se transmettait de génération en génération dans ma famille.  Très pieux, je croyais profondément à la bonté de chaque être humain et envisageais même d’embrasser la prêtrise – sans oser m’avouer à moi-même que ce qui m’attirait le plus, en fait, était la perspective de pouvoir porter des robes toute ma vie…

     

    Être différent, hors normes, non conforme est toujours dangereux, dans n’importe quelle société humaine : on est susceptible de devenir à tout moment la victime expiatoire des tensions qui minent la collectivité.  Il va sans dire que le fait d’avoir vécu pendant cinq ans en Afrique n’avait fait qu’exacerber mes différences : bien qu’étant Québécois de naissance, j’étais devenu étranger par mon accent, par mes manières, par ma culture. Enfant, j’avais été marqué par les nombreuses plaisanteries homophobes que j’entendais autour de moi; j’en avais conclu qu’être « tapette » était quelque chose de particulièrement risible et méprisable, et je réprimais avec terreur ces pulsions que je sentais déjà en moi.  Mais rien ne m’avait préparé à affronter le déferlement de violence, de mépris et de haine qui s’est abattu sur moi à l’adolescence.

     

    On ne pourra jamais surestimer les dommages à long terme que peut causer le saccage brutal d’une jeune conscience.  L’intimidation subie à l’école laisse des cicatrices à l’âme qui ne s’effacent jamais tout à fait.  L’adolescence est un âge particulièrement délicat de la vie, où l’on construit sa personnalité et apprend à socialiser.  J’avais treize ans quand le cauchemar a commencé.  J’en avais seize quand j’ai fait mon entrée au CEGEP; mais bien que les coups et les injures aient cessé de pleuvoir à ce moment-là, le cauchemar n’a pas pris fin pour autant.  Il m’a poursuivi pendant des décennies; il a empoisonné toute mon existence.  Il m’a fallu plus de quinze ans pour assumer ma bisexualité; plus de vingt pour comprendre que mon identité de genre n’était peut-être pas inextricablement liée à mon code génétique.

     

    Je n’ai pas vécu ma jeunesse : je l’ai subie.  Toute cette violence qui s’était abattue sur mes frêles épaules, je l’ai retournée contre moi; je me suis haï d’être qui j’étais, d’avoir les tendances que j’avais.  Je me suis appliqué à réprimer toute trace de féminité en moi, mis à part mes cheveux longs pour lesquels j’ai toujours éprouvé un attachement viscéral.  C’était la seule chose qui me rattachait à mon identité profonde.  Pour le reste, je négligeais mon hygiène, mon apparence et ma santé.  Je m’acharnais à saboter moi-même toutes mes entreprises, pour être bien certain de ne réussir en rien.  Évidemment, tous ces processus étaient largement inconscients; ce n’est que beaucoup plus tard, au terme d’une longue thérapie, que j’ai commencé à comprendre que ces comportements autodestructeurs étaient les résultats d’un terrible choc post-traumatique, et c’est alors que j’ai enfin pu amorcer ma guérison.

     

    Dans la vingtaine et la trentaine, j’ai plus d’une fois flirté avec la mort et la folie.  J’ai essayé toutes sortes de drogues, mais n’ai véritablement « accroché » qu’au cannabis – ce qui n’a pas arrangé ma tendance déjà marquée à la boulimie, accentuant d’autant mes problèmes d’embonpoint.  C’était un parfait cercle vicieux, tout devenant prétexte à me détester, à me mépriser moi-même davantage : plus j’étais gros, plus je me haïssais d’être gros et plus je me gavais pour étouffer mes émotions.  Plus j’échouais, plus je me persuadais de mon incapacité chronique à réussir quoi que ce soit, et plus je renonçais à mes rêves avant même d’avoir vraiment essayé de les atteindre.  Un refus d’éditeur était pour moi la preuve irréfutable que je ne deviendrais jamais écrivain; une audition ratée me démontrait, hors de tout doute, que je m’étais illusionné en me prenant pour un chanteur – même si l’on m’avait complimenté plus d’une fois sur la justesse et la beauté de ma voix, et sur la qualité de mes chansons.

     

    À force de me fuir, de me haïr, de me mentir, j’en suis venu à ne plus savoir du tout qui j’étais.  Je crois même avoir vécu quelques épisodes psychotiques : vers vingt-six ans, je me suis convaincu d’être une sorte de grosse larve gluante dotée de bras et de jambes, rosâtre et monstrueuse; à tel point que je ne comprenais pas comment les passants pouvaient soutenir ma vue sans détourner la tête avec dégoût.  J’en concluais qu’ils devaient être aveugles.  Cette impression était sporadique, mais tenace, et elle s’est poursuivie pendant près d’un an.  Cela ressemble à un récit comique, je m’en rends bien compte; mais à l’époque où je l’ai vécu, je n’avais pas envie de rire.  Pas du tout.

     

    Inutile de préciser que ma vie sociale en a souffert, et ma vie amoureuse plus encore.  J’étais le plus souvent solitaire, dépressif et, pour tout dire, assez peu fréquentable, tant mon mal de vivre créait un malaise partout où j’allais.  En amour, je n’ai jamais connu de relation satisfaisante et durable avec quiconque.  Était-ce le fait d’avoir été moi-même l’agneau du sacrifice?  J’avais développé une sorte de complexe messianique : incapable de me sauver, je m’étais mis en tête de sauver les autres.  De sorte que je fuyais toutes possibilités de vivre une relation harmonieuse avec une personne équilibrée et bien dans sa peau, alors que j’étais irrésistiblement attiré par les êtres chez qui je percevais une faille profonde, un manque affectif impossible à combler.

     

    Je n’étais peut-être pas le plus fort, le plus résilient; mon hypersensibilité naturelle n’a sûrement pas aidé.  Sans doute aurais-je dû consulter un psychologue ou un psychiatre beaucoup plus tôt.  Ma personnalité avait été détruite en grande partie, morcelée, ruinée; désemparé, atterré, en totale négation de moi-même, il m’a fallu près de trente ans pour m’arracher à ce bourbier.  Comment n’ai-je pas sombré tout à fait dans la toxicomanie ou la folie, et comment se fait-il que je ne me sois pas suicidé?  Un  certain nombre de facteurs ont contribué, malgré tout, à me sauver la vie; j’y reviendrai.

     

    Aujourd’hui, j’apprends enfin à me connaître; à m’accepter.  J’aurai bientôt cinquante ans et il me semble que je commence seulement à faire la paix avec moi-même, à reconstruire ma personnalité.  Je me considère comme un survivant; presque un miraculé.  Je n’en veux plus à mes bourreaux, pas plus qu’aux adultes qui m’entouraient à l’époque; mais je ne peux m’empêcher de penser que s’ils avaient compris, alors, l’ampleur du drame que je vivais, ils auraient pu m’épargner bien des souffrances inutiles par la suite.

     

    (À suivre.) 

     


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    CONFESSIONS D’UN REJET 2 : La Peur au ventre

    La Peur au ventre

    Le souffle coupé, les yeux pleins de larmes, je me tordais de douleur sur le sol.  Je voyais à peine les pieds des élèves qui se dépêchaient de retourner en classe avant la cloche.  Personne ne s’arrêtait; personne ne faisait attention à moi.  Tout au plus faisait-on un détour pour m’éviter; autrement, j’aurais pu me croire invisible.  À un moment, il me sembla apercevoir des pieds chaussés de souliers vernis qui ne pouvaient appartenir qu’à un adulte; mais celui-là passa son chemin comme les autres.

     

    Je n’avais pas vu venir le coup.  D’habitude, c’étaient les bums de l’école qui me frappaient; les autres se contentaient de détourner pudiquement le regard.  Mais cette fois, l’élève qui m’avait agressé faisait partie des bollés, ceux qui avaient de bonnes notes et me considéraient généralement avec indifférence.  En passant à côté de moi dans le corridor, il m’avait murmuré à l’oreille « ton examen » et m’avait aussitôt décoché un formidable coup de poing à la hauteur du foie.  Il était grand et costaud, et l’attaque avait été si soudaine que je n’avais rien pu faire pour me protéger.

     

    Mon prof de français avait demandé à ses élèves de préparer, à tour de rôle, un examen de « compréhension de texte » que nous devions faire passer à la classe et corriger ensuite nous-mêmes.  Je soupçonnais que cette méthode pédagogique avait surtout pour fonction de lui enlever du travail, puisque le temps que nous passions à répondre aux questions et à corriger les réponses allégeait d’autant celui qu’il devait consacrer à préparer ses cours. Quoi qu’il en soit, la plupart des élèves rédigeaient des questionnaires parfaitement bidon, demandant, par exemple, quel était le nom du personnage principal alors qu’il était cité dans le titre – ce genre de choses.  Mais comme le français était ma matière forte, je m’étais appliqué à poser des questions pertinentes et avais corrigé les réponses avec rigueur, si bien qu’une bonne moitié de la classe avait échoué le test.

     

    Jusqu’alors, j’avais surtout subi de la violence raciste, à cause de mon accent « étranger », et homophobe, en raison de mes manières délicates et quelque peu efféminées.  Les insultes qui revenaient le plus souvent, quand les coups pleuvaient, étaient « maudit français » ou « osti d’fif », quand ce n’était pas « osti d’tapette de français ».  Et voilà qu’un troisième motif de rejet venait s’ajouter à la panoplie : on m’en voulait d’être trop bon élève, d’être trop exigeant envers moi-même et à l’endroit de mes camarades de classe.  La totale!

     

    Dans les semaines qui suivirent, les bollés qui, jusque là, m’avaient laissé relativement en paix se déchaînèrent contre moi.  Je ne pouvais plus ouvrir la bouche en classe, particulièrement en classe de français, sans être la cible de rires cruels et de quolibets.  Des élèves, qui ne m’avaient encore jamais adressé la parole, m’attendaient à la sortie des classes pour m’abreuver d’injures pendant les pauses.  « Tu t’prends pour qui, osti d’moumoune?  Tu t’penses meilleur que nous autres?  R’tourne donc d’où tu viens, face de babouin! »

     

    À la cafétéria, on me lançait des crocs-en-jambe pour me faire échapper mon plateau alors que je cherchais un coin de table isolé pour manger tranquille; j’étais ainsi privé de dîner presque un jour sur deux.  Dans la salle des casiers, on m’arrachait mon sac.  Les élèves se le lançaient les uns aux autres en riant de mes efforts désespérés pour l’attraper, après quoi ils en répandaient le contenu par terre et se dépêchaient de retourner en classe en me laissant ramasser les cahiers et les crayons dispersés un peu partout. De sorte que j'arrivais fréquemment en retard, sous les moqueries de mes bourreaux.

     

    Le pire, c'était les cours d’éducation physique.  Je n’étais pas très sportif, malgré ma passion de jeunesse pour le hockey.  Nous pratiquions presque uniquement des sports d’équipe et j’étais invariablement le dernier choisi.  Constamment humilié, j’étais conspué et même rudoyé par mes propres coéquipiers chaque fois que je ratais un jeu, ce qui était assez fréquent.  Le prof, pendant ce temps, regardait ailleurs.  Quand nous étions assis côte à côte sur un banc, l’un des passe-temps favoris de mes camarades consistait à donner un coup de poing sur l’épaule de leur voisin en lui disant : « Passe ça à l’autre! »  Il fallait alors se tourner vers son autre voisin et lui transmettre le coup de poing en répétant la phrase rituelle.  Je n’osais jamais frapper bien fort, car je savais que je risquais de le payer très cher après la classe.  Mes camarades en profitaient pour se moquer de moi en me traitant de « tapette »; eux, par contre, ne se gênaient pas pour me frapper de toutes leurs forces. Je sortais de là les bras couvwerts de bleus et la rage au cœur.

     

    Moi qui avais toujours adoré l’école, je me mis à la détester.  Le matin, je m’y rendais d’un pas lourd, la peur au ventre, tremblant de tous mes membres.  Je ne savais jamais d'où la prochaine attaque allait venir, mais je savais qu’elle viendrait, jour après jour, inexorablement.  Je me sentais pris au piège; je ne voyais pas d’issue à cet interminable cauchemar.  J’en venais presque à éprouver de la reconnaissance envers ceux qui se bornaient à m’insulter sans me cracher dessus ni me frapper.  Pire encore, je commençais à intérioriser toutes ces humiliations; je me traitais moi-même de « lâche », de « moumoune », de « gros bon à rien ».  Dans mon for intérieur, j’avais de moins en moins de valeur à mes propres yeux.

     

    Alors que j'avais retiré. tant de fierté, jusque là, de mes excellents résultats scolaires, mes notes se mirent à décliner. Mes parents s'en alarmaient et, pour ne rien arranger, me dispoutaient en me reprochant ma « paresse » et mon « je-m'en-foutisme ». Je voyais bien que mon père se désolait d'avoir engendré un fils aussi mou, incapable de se défendre et de se battre pour sa survie – alors que mon frère cadet, lui, ne reculait devant rien ni devant personne.  Tout cela ne faisait que me renforcer dans la conviction de ma foncière inaptitude et de mon inutilité.  Il ne se passait pas un jour sans que je songe sérieusement au suicide.  Je savais que mes parents m’aimaient, malgré tout, et la conscience du chagrin que je leur aurais certainement causé me retenait de passer à l’acte.  Mais plus d’une fois, il ne s’en est fallu que d’un cheveu.

     

    Ce qui me sidérait plus que tout, et qui me trouble encore aujourd’hui, c’est la lâcheté des adultes qui, à l’école, avaient la responsabilité de veiller sur moi.  Ayant été soigneusement encadré, protégé et choyé pendant toute mon enfance, rien ne m’avait préparé à faire face à cette négligence; à cette démission.  Je découvrais brusquement, avec effroi, que je ne pouvais désormais compter que sur moi-même.  À la maison, mes parents avaient leurs propres difficultés à surmonter – ils vivaient durement, eux aussi, le retour d’Afrique et la réadaptation au mode de vie nord-américain.  Je ne voulais pas les embêter avec mes problèmes, d’autant plus que j’en éprouvais de la honte; je devenais donc de plus en plus silencieux, renfrogné, introverti.  Les pauvres s’arrachaient les cheveux, ne comprenant rien à mon attitude.  « C’est la crise d’adolescence », disaient-ils en soupirant; « ça finira bien par lui passer ».

     

    Ça a fini par me passer, en effet.  Trente ans plus tard.  Trente ans à patauger au fond du désespoir.

     

    (À suivre.)

      


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  • Plus dure sera la chute

     

    J’avais treize ans quand tout s’est effondré.  Le sol s’est brusquement ouvert et je me suis mis à tomber, tomber, tomber…  Autour de moi, la nuit devenait de plus en plus opaque et je tombais sans cesse.

     

    J’avais treize ans quand j’ai commencé à mourir.

     

    J’avais été, jusque là, un enfant choyé ; entouré ; aimé.  Un vrai petit garçon modèle, premier de classe, adoré de ses parents, apprécié de ses maîtres, envié de ses camarades à qui on le citait en exemple.  Un petit blondinet à l’imagination fertile, rempli de rêves et d’innocence.

     

    Je parle de ce petit garçon à la troisième personne parce qu’il ne m’appartient plus ; il ne fait plus partie de moi.  Il m’a été brutalement arraché ; je l’ai vu mourir à mes pieds.  Et c’est un peu de mon âme qui est morte avec lui.

     

    Au début des années 1970, ma famille a vécu pendant cinq ans à Yaoundé, au Cameroun.  Cinq ans, c’est une éternité, surtout au sortir de l’enfance.  Cinq ans à s’éveiller au monde, à s’ouvrir à une autre culture, à une autre vie.  Les Camerounais étaient des gens ouverts et chaleureux ; mes camarades de classe, là-bas, me traitaient comme un frère.  Jamais je n’ai subi d’ostracisme de leur part.

     

    Bien sûr, quand on vit en exil, on a tendance à idéaliser son pays natal.  En ce temps-là, le Cameroun était très pauvre ; on n’avait pas encore commencé à en exploiter les ressources minières et pétrolières, et la modernité s’y faisait toujours attendre.  Il n’y avait ni téléphone ni télévision, l’eau courante et l’électricité étaient réservées à une élite – dont nous faisions évidemment partie, nous, « riches » Occidentaux – et, dans les quartiers populaires, les égouts étaient à ciel ouvert.  Néanmoins, il y régnait une certaine douceur de vivre, au rythme lent des femmes qui battaient le mil en chantant et des troupeaux de zébus que des pâtres menaient à travers la ville sous un soleil de plomb, et nous étions heureux au milieu de ce peuple amical et souriant.

     

    Avec quelle fébrilité, néanmoins, nous avions préparé notre retour au Canada, au terme de ces cinq années de coopération ! La perspective de retrouver les parents, les amis ; de renouer avec l’hiver, ses jeux et ses sports, en particulier le hockey ; de réintégrer un monde efficace, rationnel, technologique, où les constructions robustes étaient bâties pour affronter la saison froide, où les autos étaient puissantes et confortables, et les routes larges et asphaltées, où les magasins regorgeaient de marchandises, où le téléphone facilitait les communications, où la télévision vous divertissait et vous informait tous les jours, où l’on pouvait boire l’eau du robinet sans l’avoir préalablement bouillie et filtrée : tout cela nous transportait ! Tout allait être tellement mieux là-bas, « chez nous » ! Et c’est avec une certaine ingratitude que nous tournions déjà le dos à ce qui avait été, pendant cinq ans, notre pays d’adoption, tout à notre impatience de regagner nos terres.

     

    La déception fut à la mesure des espoirs que nous avions caressés.  Avions-nous à ce point changé que nous ne pouvions plus comprendre ce pays, ses priorités et ses codes, ou était-ce le pays lui-même qui s’était métamorphosé entre-temps ? Nous ne nous étions certes pas attendus à ce que le retour soit aussi difficile ; aussi pénible la réadaptation au mode de vie frénétique et aux valeurs matérialistes de l’Amérique du Nord.

     

    Pour ne rien arranger, nous avions vécu à Matane avant notre départ pour l’Afrique et nous devions maintenant composer avec l’anonymat de la grande ville, Montréal, dans une enfilade de rues à perte de vue où l’on pouvait si aisément s’égarer, dans la cohue paniquante des foules toujours pressées aux visages fermés, indifférents.  Mon frère et ma sœur, plus jeunes, eurent au moins la chance de fréquenter des écoles de taille modeste, ce qui facilita quelque peu leur réintégration.  Pour ma part, j’étais inscrit en troisième secondaire à la polyvalente Lucien-Pagé, énorme bunker où se bousculaient plus de 2 000 adolescents pour qui j’étais un étranger au drôle d’accent mi-gaspésien, mi-camerounais, sous le regard morne de maîtres débordés qui ne voyaient en moi qu’un numéro matricule de plus.

     

    Octobre 1975.  C’est là que tout a commencé ; ou plutôt, c’est là que tout s’est achevé.  Lorsque j’ai perdu toute estime de moi, toute fierté, tout espoir, toute ambition, tout rêve d’avenir.  Lorsque ma joie de vivre s’est envolée d’un coup.  Je n’ai plus eu, bientôt, qu’un seul désir : que ça s’arrête enfin.

     

    Ça : les coups, les crachats, les moqueries, les injures, les humiliations.  Ça : la haine incompréhensible, le mépris, le rejet.  Ce qui allait devenir, pendant trois ans, mon lot quotidien ; ma seule identité ; ma seule vérité.

     

    Au cours des cinq années précédentes, j’avais eu largement le temps de fantasmer mon pays ; de rêver aux amis que j’allais m’y faire ; de magnifier les joies de mon enfance que je n’allais pas manquer d’y retrouver.  Et voilà que le sol se dérobait sous mes pieds.  Toutes les nuits, je pleurais en silence, suppliant le Bon Dieu de venir me chercher ou, mieux encore, de me ramener à Yaoundé, mon vrai, mon seul chez-moi.

     

    Le Québec, le Canada, décidément, ce n’était plus mon pays.  Ce n’était plus chez moi.  C’était l’horreur ; la terreur ; la lente, l’interminable agonie.

     

    J’avais treize ans et je venais d’entrer en enfer.  Pour très longtemps.

    (À suivre) 


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  • Monsieur le maire,

    Je tiens à vous faire part de ma profonde déception devant le spectacle affligeant du démantèlement du campement d’Occupons Montréal par le SPVM ce matin. Vous aviez pourtant promis de vous montrer tolérant si les indignés qui occupaient la Place du Peuple satisfaisaient aux exigences des services d’incendie et de police de la ville. Or, bien qu’ils aient scrupuleusement respecté toutes les conditions qui leur étaient imposées, vous revenez aujourd’hui sur votre parole en les chassant comme des indésirables.

    De nombreuses personnes sans domicile fixe s’étaient jointes au campement, et je m’inquiète vivement de leur sort à l’approche de l’hiver. Monsieur le maire, quand vous rentrerez chez vous bien au chaud, j’espère que vous aurez une pensée pour les quelque 3 000 sans-abri de Montréal qui devront affronter les grands froids sans même une tente pour se protéger. La population se souviendra sûrement, le moment venu, que vous ne respectez pas votre parole et que vous ne vous souciez guère du sort des plus démunis.

    Si vous avez cru mettre un terme à ce mouvement en démantelant un campement, vous risquez de déchanter dans les semaines et les mois qui viennent. L’indignation devant les injustices criantes de notre société ne s’évanouira pas avec la disparition de quelques tentes au cœur de la ville. Vous pouvez compter sur moi et sur beaucoup d’autres pour faire en sorte que ce jour ne soit pas oublié.

    Salutations,

     

    Appel

     

    Occupons Montréal : Lettre ouverte à Gérald Tremblay

     

    Message au 1 % de l'humanité qui détient 40 % des richesses de la planète, et qui n'en a jamais assez :

      


    Hier encore, nous étions les sans voix, les sans visage, isolés chacun dans son coin. Vous pouviez nous exploiter à votre guise, nous n'avions pas la force du nombre parce que nous étions divisés; parce que vous aviez tout fait pour nous isoler. Jusqu'au jour où nous en avons eu assez. Jusqu'au jour où notre indignation est devenue plus forte que vos stratagèmes, que vos opiums, que vos germes de discorde. Nous commençons seulement à nous regrouper. Nous représentons 99 % de l'humanité. Nous ne nous tairons plus. Vous avez retiré de vos villes nos campements qui étaient comme des tumeurs; désormais, nous serons les métastases de votre système. Tant que nous vivrons, vous n'aurez plus la paix. Nous serons de plus en plus nombreux. De plus en plus déterminés.

     


    Demain, nous serons vraiment "les 99 %". Unis. Solidaires. Et rien ne pourra plus nous arrêter.

     


    Nous ne nous résignerons plus. Nous ne nous tairons plus. Nous sommes ensemble. Vous êtes cernés.

     

      

     


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  • Je fais partie de la génération X – c’est-à-dire, grosso modo, des enfants nés entre 1960 et 1975, trop jeunes pour avoir participé activement aux grands mouvements de contestation des années 1960 et 1970, et trop vieux pour avoir baigné dès leur plus tendre enfance dans le postmodernisme techno qui caractérise l’époque actuelle. Ou encore, pour dire les choses autrement, trop jeunes pour avoir pu profiter de la prospérité économique des « trente glorieuses » (1945-1974) et trop vieux pour espérer bénéficier de la pénurie de main-d’œuvre qui se profile à l’horizon.

     

    J’appartiens à la génération des éternels pigistes; des laissés-pour-compte de l’histoire.

     

    Avant que l’on aille me faire un mauvais procès, je précise tout de suite deux choses. La première est que, malgré ma condition de pigiste, je n’adhère pas du tout à l’antisyndicalisme ambiant; en fait, mon vœu le plus cher est de pouvoir me joindre à un syndicat qui défendrait mes intérêts et mes droits ainsi que ceux de mes pairs. Pourtant, Dieu sait que ma génération n’a pas été gâtée par les syndicats en place, qui l’ont forcée, dans les années 1980, à avaler les infâmes clauses « orphelin », instaurant de facto deux classes de travailleurs – ceux que les conventions collectives protégeaient et les « nouveaux venus », plus ou moins livrés à eux-mêmes face au patronat. Ces clauses, je les dénonçais déjà comme génocidaires à l’époque, ne suscitant alors, de la part des représentants syndicaux, que des haussements d’épaules ou des rires gênés. Ce sont elles, pourtant, qui ont plus ou moins exclu ma génération du monde du travail syndiqué et nous ont forcés à devenir pigistes. Néanmoins, bien que les syndicats soient hautement perfectibles, ils m’apparaissent à ce jour comme le seul rempart vraiment solide dont disposent les travailleurs pour se prémunir contre l’exploitation capitaliste effrénée. Je me suis senti trahi, jusqu’à un certain point, par les dirigeants syndicaux de la génération qui avait précédé la mienne, mais cela ne m’incite nullement à remettre en question le principe du syndicalisme dans son essence – ni même la formule Rand, indispensable à la survie des syndicats chez nous. J’ai aussi vu, au hasard de mes pérégrinations sur le marché du travail, ce que c’est que d’être un employé non-syndiqué, et c’est un sort que je ne souhaite à personne, pas même à mon pire ennemi.

     

    La deuxième précision que je tenais à apporter est qu’en dépit de ce qui précède, je ne suis pas de ceux qui dénoncent les baby-boomers tous azimuts en les accusant de tous les maux de la terre. Loin de moi cette pensée! Le baby-boom, selon certains démographes, j’en fais aussi partie, étant né avant 1965 (il règne un certain « flou artistique » dans la définition des générations successives au 20e siècle). Et même si je revendique haut et fort mon appartenance à la génération X, dont j’ai partagé le sort peu enviable et les désillusions, je suis aussi un grand admirateur de la « génération lyrique » qui a profondément transformé nos sociétés dans les années 1960, inventant de nouvelles formes de contestation dans une explosion de créativité sans précédent. Bien que cette tentative générationnelle de « changer la vie », selon la formule de Rimbaud, ait largement échoué, il en est tout de même resté quelque chose – un « quelque chose » sur quoi nous pouvons maintenant appuyer nos luttes et nos revendications. La notion de « contre-culture » s’est répandue dans les années 1960; sans cesse récupérée, digérée et commercialisée par le système dominant, elle n’en renaît pas moins chaque fois de ses cendres sous des formes diverses – punk, grunge, hip-hop – canalisant les forces vives d’une jeunesse en mal de repères dans une perspective révolutionnaire. Tout cela, nous le devons indirectement aux baby-boomers, et c’est une dette qu’on aurait tort de prendre à la légère. Quant au grief qui leur est souvent fait d’avoir accaparé « toute la place » sur le marché du travail avant que nous n’ayons pu y accéder à notre tour, comment peut-on leur en faire reproche! Quand je suis arrivé à l’âge adulte, au début des années 1980, les baby-boomers avaient, pour la plupart, entre 25 et 35 ans : auraient-ils dû prendre une retraite prématurée pour nous céder leur place? Il étaient fort nombreux, certes, mais n’étaient pas plus que nous responsables des aléas de la démographie, non plus que des fluctuations de l’économie qui a subi de plein fouet, à cette époque, l’avènement du néolibéralisme mondial, à la remorque du thatchérisme et du reaganisme. Ma génération a été victime des circonstances, tout simplement; il est injuste et vain d’en blâmer les baby-boomers qui, dans leur immense majorité, n’y pouvaient rien.

     

    Ce texte ne sera donc pas une énième variation sur le thème « c’est la faute aux baby-boomers ». Du reste, il m’apparaît absurde de s’en prendre à une génération entière; chaque génération comporte son lot de lâches, d’imbéciles, d’exploiteurs et de salauds, mais aussi, fort heureusement, sa part de lumières, de génies et de personnages exemplaires. Et si les uns comme les autres sont plus nombreux parmi les baby-boomers qu’à d’autres moments de l’histoire, c’est tout simplement parce que cette génération est l’une des plus importantes en nombre jamais vues.

     

    Bien. Que recouvrent, à présent, ces deux syllabes : pigiste? Lorsque j’ai accédé au marché du travail, on nous serinait déjà depuis un moment, à l’université, que l’avenir était à « l’entrepreneurship » (on ne disait pas encore « entrepreneuriat », la francisation du terme est venue plus tard). On ne nous annonçait rien de moins que la fin du marché du travail et des emplois salariés, pour mieux nous vendre l’idée que nous allions devoir, désormais, « créer nos propres emplois »; devenir « notre propre entreprise ». Cette idée ne m’emballait guère, car je ne m’étais jamais imaginé en chef d’entreprise et je ne voyais pas très bien quelle sorte d’emploi j’allais pouvoir créer, moi qui ne savais rien faire de mes dix doigts et n’aspirais qu’à devenir poète et écrivain.

     

    J’ai bien tenté de gagner ma croûte « à la pige » comme écrivain public, mais les contrats étaient trop rares et pas assez payants pour que je puisse sérieusement envisager d’en vivre. J’ai donc dû me tourner vers le marché du travail; mais comme je ne détenais, en tout et pour tout, qu’un diplôme de premier cycle en science politique – même pas un bac – ne débouchant sur aucun travail reconnu, il m’a fallu me contenter d’emplois minables, à temps partiel et au salaire minimum, qui me permettaient à peine de survivre. J’étais un « manœuvre », un « manutentionnaire », corvéable à merci, tout au bas de l’échelle des travailleurs. C’est alors que j’ai été confronté à la précarité des clauses « orphelin » et des emplois non-syndiqués – les pires, malgré tout : avec les syndicats, on avait au moins droit à des pauses de quinze minutes, à des heures supplémentaires et à quelques jours de congé dans l’année.

     

    Entre deux emplois salariés, toujours temporaires et ne me permettant que rarement d’accumuler suffisamment d’heures travaillées pour avoir droit aux prestations d’assurance-chômage, j’en étais réduit à m’inscrire à des agences de placement qui, moyennant finance, me trouvaient des places à la journée – voire à la semaine, avec un peu de chance. Dans ce contexte, on était considéré comme pigiste et c’était, en fait, une forme d’esclavage légalisé à « quatre piastres de l’heure », montant du salaire minimum au Québec entre 1982 et 1985. Quand on obtenait un salaire de 5 $/heure, on se comptait chanceux et on prenait son trou, prêt à accepter toutes les humiliations et toutes les injustices – parce que ce dollar supplémentaire, c’était l’assurance de pouvoir acheter son paquet de pâtes quotidien au lieu de sillonner toute la ville, jour après jour, en quête d’un repas gratuit.

     

    J’ai vite compris qu’être pigiste, c’était être entièrement à la merci d’employeurs – rebaptisés « clients » – qui pouvaient unilatéralement décider de votre rémunération, de vos conditions de travail, de vos horaires (la plupart exigeant une disponibilité absolue, 24 heures par jour, 365 jours par année) et de la durée de votre embauche, sans jamais vous demander votre avis. C’était aussi être exclu du fameux « filet de sécurité sociale » dont nous sommes si fiers au Québec : un pigiste n’a accès ni à l’assurance-chômage, ni à l’aide sociale, ni aux congés de maladie et autres congés payés, ni à aucune autre forme de protection prévue par les lois qui régissent le travail. Quand vous êtes pigiste, vous tombez dans un vide juridique abyssal et ne pouvez compter que sur vous-même.

     

    Après avoir galéré pendant dix ans, vivotant de petits boulots précaires à des salaires de crève-la-faim, j’ai eu la chance de tomber sur un mentor qui, ayant remarqué ma facilité pour le français écrit, m’a appris le métier de traducteur. Dès lors, mon sort s’est grandement amélioré. Je n’étais plus un simple manœuvre; j’étais un professionnel doté d’une compétence suffisamment rare – et en demande – pour être monnayée à la hausse. J’étais passé, en quelque sorte, dans le camp des professions libérales – même si mes revenus feraient hurler de rire un avocat ou un médecin. Financièrement, j’ai accédé aux franges les plus modestes de la « classe moyenne » – pas assez riche pour être propriétaire de ma maison, mais assez pour me payer une petite voiture et un minimum de confort, et pour faire vivre ma fille décemment depuis sa naissance. Et j’ai fini par fonder ma propre entreprise – une entreprise largement fictive, puisque j’en suis à la fois le dirigeant et l’unique employé; mais les règles sont ainsi faites que c’était le seul moyen de ne pas me faire manger tout rond par le fisc. À partir d’un certain seuil de revenus, il devient suicidaire de demeurer un simple « travailleur autonome » : voilà comment le système encourage l’entrepreneuriat

     

    Néanmoins, que je sois considéré comme un « travailleur autonome », un « entrepreneur » ou, plus absurde encore, une « entreprise » à moi tout seul, je demeure essentiellement un pigiste. C’est-à-dire que le « filet de sécurité sociale » se dérobe toujours sous mes pieds et que je n’ai accès ni à l’assurance-chômage, ni à la CSST, ni à aucune autre forme de congés payés ou d’avantages sociaux, quels qu’ils soient. Si je suis malade, c’est à mes dépens; si je prends congé, c’est à mes frais. Je n’ai pas de régime de retraite, aucune marge de manœuvre : en cas de coup dur, je pourrais tout au plus survivre deux ou trois mois avant d’être forcé de déclarer faillite. Les coûts des régimes d’assurance privée sont prohibitifs, bien au-dessus de mes moyens. Il ne me reste qu’à prendre régulièrement mes médicaments contre le diabète et à espérer demeurer en assez bonne santé pour continuer à gagner ma vie jusqu’à mon dernier souffle… c’est là mon seul espoir. Parce que je sais déjà que le jour où mon état de santé ne me permettra plus de travailler, aucun organisme – ni public ni privé – ne volera à mon secours; je n’aurai d’autre recours que les soupes populaires et les œuvres de charité.

     

    En attendant, j’aimerais que des efforts soient faits pour que la société s’adapte un tant soit peu à la réalité des pigistes. Que l’État subventionne l’achat d’équipement, entre autres – quand vous êtes pigiste, vos outils de travail sont entièrement à vos frais. Dans mon cas, par exemple, le bris de mon ordinateur peut être une véritable catastrophe, surtout s’il survient dans une période où je me trouve entre deux contrats et provisoirement désargenté. Ou encore, que les pigistes aient accès à un vrai revenu minimum garanti – ce qui nous éviterait, justement, d’avoir à subir des périodes plus ou moins prolongées sans aucuns revenus, quand le travail vient à manquer ou quand certains clients tardent à payer; car être pigiste, c’est aussi être à la merci des pénuries de travail et des mauvais payeurs. Que les règles soient changées pour empêcher les banques de faire rebondir aussi allègrement les chèques que nous tirons sur nos comptes – je ne sais combien de fois ma caisse populaire a refusé d’honorer un chèque que je n’avais pu couvrir à temps parce que la poste avait tardé plus que de coutume à me livrer ma paie, mais que j’aurais pu aisément couvrir dans les 48 heures ou les 72 heures suivantes. On tient toujours pour acquis que vous disposez d’un revenu régulier qui vous est versé à dates fixes; mais ce n’est pas le cas des pigistes, et un petit retard de deux ou trois jours dans le règlement des factures que vous émettez peut être lourd de conséquences dans vos propres rapports avec vos créanciers.

     

    « J’attends un chèque d’un jour à l’autre » : cette phrase est très mal vue et rares sont les propriétaires – et plus rares encore les compagnies de services publics comme l’électricité, le mazout, le gaz, le téléphone, le câble, l’Internet – qui se laissent infléchir par de telles perspectives d’avenir. Sans parler des banques, déjà mentionnées, et autres compagnies de crédit. Dans ce système, les dates sont fixes, les échéances sont immuables. On a beau vanter l’entrepreneuriat et le travail autonome depuis trente ans, rien n’a encore été fait pour accueillir ces cohortes de travailleurs « autogérés » dans le monde du travail et de la finance. En fait, le régime en place nie purement et simplement la réalité des pigistes et les difficultés particulières auxquelles ils se heurtent. Toutes les règles sont faites exclusivement pour accommoder les travailleurs salariés, ainsi que les membres des professions libérales et les dirigeants d’entreprises qui ressortissent de la tranche supérieure des revenus. Les autres sont carrément exclus du système.

     

    Malgré tout, je n’ai pas trop à me plaindre : tant qu’il y aura une loi sur les langues officielles au Canada, et tant que ma santé me permettra d’offrir un bon rendement à mes clients, mon emploi de traducteur est pratiquement assuré. En dépit de quelques fins de mois difficiles, j’arrive la plupart du temps à joindre les deux bouts et nous n’avons jamais manqué de l’essentiel, ni ma fille ni moi. D’autres n’ont pas cette chance.

     

    Ainsi, j’ai une amie dans la mi-trentaine, mère monoparentale de deux garçons en bas âge dont le dernier est encore un nourrisson, qui vit avec son père et ses fistons dans un logement du quartier Villeray, où elle paie une fortune en loyer – essayez un peu de trouver un logement décent pour quatre personnes à prix raisonnable à Montréal! Bref, cette amie est une cinéaste documentariste de grand talent qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas encore à vivre de son art, même si elle décroche régulièrement des contrats – généralement assez peu lucratifs, il est vrai : d’une part, c’est une jeune femme très engagée et dotée d’un cœur d’or, qui travaille souvent pour un montant symbolique ou même gratuitement, quand la demande vient d’un organisme ou d’une cause qui lui tient à cœur; d’autre part, ceux qui auraient davantage les moyens de payer sont trop souvent réticents à le faire, ne voyant pas ou refusant de voir la somme de compétences, d’heures et d’énergie qu’il faut investir dans un film, même très court, pour en faire quelque chose d’intéressant. C’est le lot de tous les créatifs qui travaillent à la pige : on sous-estime systématiquement la valeur de leur travail. À cet égard, il est symptomatique que je parvienne aujourd’hui à gagner correctement ma vie comme traducteur, alors que je n’ai pu le faire comme rédacteur et écrivain public. Les sommes dérisoires qu’on était disposé à me verser pour utiliser mes talents d’écrivain étaient sans commune mesure avec celles que l’on consent aujourd’hui à consacrer à mes compétences de traducteur. La traduction est pourtant un art au même titre que la littérature – mais n’allez pas le répéter trop fort, on me couperait sûrement les vivres si l’on voyait en moi autre chose qu’un habile technicien! Créez votre emploi, certes, mais arrangez-vous pour que cet emploi ne soit tout de même pas trop créatif – sinon, tant pis pour vous. Les gens sérieux ne créent pas; ils exécutent. Les créateurs sont trop imprévisibles pour être pris au sérieux.

     

    Mon amie cinéaste, donc, est forcée d’occuper un emploi à temps partiel pour nourrir correctement sa petite famille; mais cet emploi ne suffit pas à payer son loyer ni à faire face à toutes les dépenses courantes. Pour cela, elle s’en remet à ses contrats de tournage, en tant que documentariste pigiste. Le malheur, c’est que ses clients ne sont pas toujours pressés de payer : il y en a un, en ce moment, qui lui doit plusieurs milliers de dollars mais ne fait que temporiser, mois après mois. Alors, elle est obligée d’en faire autant avec son fournisseur Internet, Hydro-Québec, sa propriétaire : temporiser; multiplier les promesses; et prier pour que ce client récalcitrant se décide enfin à lui régler son dû.

     

    Malheureusement, tout indique que cet heureux événement arrivera trop tard, s’il arrive un jour. Dernièrement, le chauffe-eau de mon amie est tombé en panne et sa propriétaire refuse de le faire réparer; pis encore, il semble que cette dernière ait entamé des procédures d’expulsion. Au seuil de l’hiver, voilà mon amie cinéaste privée d’eau chaude, et menacée de se retrouver à la rue avec son vieux père et ses deux jeunes garçons. Il est vrai qu’elle a trois mois de loyer en retard; sa propriétaire sait qu’elle compte sur une importante rentrée d’argent d’une semaine à l’autre, mais elle n’est vraisemblablement plus disposée à l’attendre.

     

    Le problème paraît insoluble : que faire quand on est pigiste? On n’a aucun recours contre les mauvais payeurs; durcir le ton avec eux, ça signifie trop souvent perdre un précieux client – alors, on se tait et on attend patiemment qu’ils se décident à payer. Allez donc faire comprendre ça à un propriétaire, une compagnie de crédit ou un service public! Il m’est arrivé d’attendre jusqu’à six mois pour être payé pour un travail; je n’ai jamais eu aucun créancier qui soit disposé à attendre six mois pour que je lui règle son dû. On nous vante le travail autonome comme le summum de la liberté, compte tenu qu’on est son propre patron et qu’on fait ses horaires à sa convenance. Être « son propre patron », en l’occurrence, n’est qu’une vue de l’esprit; en réalité, quand on travaille à la pige, on est bel et bien l’employé de ses clients – un employé envers qui ceux-ci n’ont aucun devoir et se permettent toutes les exigences. De ce point de vue, le « travail autonome » est en fait une prison sans aucune porte de sortie, dans laquelle on a trop souvent les mains liées et la corde autour du cou.

     

    Je dors très mal, ces jours-ci. Je m’inquiète du sort de mon amie, de son père et de ses enfants – et j’enrage de ne rien pouvoir faire, cette fois, pour leur venir en aide. Être pigiste, c’est être exclu et ne disposer, trop souvent, que de moyens nettement insuffisants pour faire face aux coups durs et aux imprévus. J’ai déjà dépanné de grand cœur des gens plus mal pris que moi; mais ma situation actuelle est trop précaire pour me permettre de l’envisager dans l’immédiat. Alors, il ne me reste qu’à prier, moi aussi, pour que le chèque du client de mon amie arrive avant la lettre d’éviction de sa propriétaire.

     

    Je me demande si nous vivrons un jour dans une société qui n’exclut personne – et surtout pas de courageux et compétents travailleurs qui se donnent à leur travail sans compter, mais dont les efforts ne sont que très rarement récompensés.

     

    Qui, parmi les mieux nantis et les travailleurs salariés, aura le cœur de se battre pour la libération des pigistes? Qui se donnera seulement la peine de comprendre le drame quotidien des artistes créateurs et autres travailleurs autonomes? La question est lancée. Comme une bouteille à la mer.

     


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